L’équipier, Kieron J. Walsh, 29 juin

Avec L’équipier, à la fois thriller sportif et drame poignant, Kieron J. Walsh (réalisateur de deux épisodes de l’excellente série TV macabre Inside n°9) réussit le tour de force de réaliser un film sur le cyclisme et le dopage qui réconciliera tout le monde à propos du Tour de France. 1998. Dom Chabol vit ses dernières heures comme équipier au sein de l’équipe qui l’a fait connaître plus jeune. Sportif complet, il n’a pourtant jamais remporté de grand titre car il a vite été relégué au rôle de domestique, celui qui dans le jargon cycliste, doit rester au service de son leader. A chaque course, à chaque étape, Dom met son impressionnante machine à muscles en branle, pédalant à s’en épuiser, pour s’effacer dans la dernière heure, voire les toutes dernières minutes, et laisser filer le chouchou de son directeur sportif jusqu’à la ligne d’arrivée. Offert sur l’autel sacrificiel du sport business, l’équipier n’a pas droit à la parole. Et l’acteur belge Louis Talpe (qui hors cinéma participe à des compétitions de triathlon Ironman) incarne à merveille ce cycliste taiseux, au regard à la fois bienveillant et désabusé, qui a tout vu, tout vécu, mais ne peut rien dire.

Le dopage a toujours existé dans le cyclisme. Si L’équipier met en scène les premiers jours de ce qui ressemble fortement à l’Affaire Festina de 1998, au retentissement médiatique international sans précédent, Albert Londres recueillait déjà au début du XXème siècle des témoignages de sportifs dopés, qu’il avait d’ailleurs surnommés les forçats de la route. Plus tard, dans les années 1960, le champion Jacques Anquetil (vainqueur de 5 tours de France et de 2 tours d’Italie) reconnaissait lui-même carburer aux piqûres d’amphétamines. Quant à Bernard Hinault, il refuse de se soumettre à un contrôle anti-dopage en 1982 et son nom est cité lors du procès de Laon pour usage illicite et trafic de produits dopants. Quand éclate l’affaire Festina sur le Tour 1998, plusieurs équipes mythiques comme Banesto  (l’employeur de « l’extraterrestre » Miguel Indurain jusqu’en 1996) préfèrent se retirer de la course. Depuis, une nouvelle enquête diligentée par le Sénat en 2013 sur l’efficacité de la lutte contre le dopage a révélé que plusieurs coureurs de l’époque (les sprinters Erik Zabel et Laurent Jalabert notamment) s’étaient bien injectés de l’EPO en 1998. Si Kieron J. Walsh prend des libertés avec les faits de 1998 (le soigneur de l’équipe représentée à l’écran connaîtra un sort différent de celui de Willy Voet, arrêté à la frontière franco-belge avec une voiture remplie à ras bord de produits dopants), il montre avec intelligence comment l’EPO a révolutionné le doping, le rendant à la fois plus clean  – médicalisé presque – et facile à masquer.

Si l’EPO semble moins nocive que le mélange d’héroïne et de cocaïne du célèbre pot belge, le réalisateur s’est manifestement très bien documenté sur ses effets néfastes (bizarrement peu évoqués par la presse au moment de l’affaire Festina et encore moins aujourd’hui). L’une des séquences les plus dramatiques intervient lorsque Dom pense avoir trouvé un peu de réconfort dans les bras de la jeune doctoresse Lynn Brennan (Tara Lee) qui se réjouit d’effectuer son stage de fin d’internat sur le Tour au lieu d’être envoyée dans un hôpital. Mais la jeune femme découvre que la réalité des coureurs est plus glauque que celle de n’importe quel établissement hospitalier sous doté. Dom a un corps de champion mais son cœur est déjà celui d’un vieillard qui d’après ses propres aveux « would shat himself. » Comme l’EPO épaissit son sang, ses pulsations diminuent dangereusement au repos à tel point que Dom est obligé de programmer des réveils nocturnes pour faire de l’exercice et éviter de faire un arrêt cardiaque.

Prisonniers d’un modèle familial mafieux où tous les liens sont pervertis par le secret maintenu autour du dopage, les coureurs acceptent de mettre leur vie en danger au nom d’une solidarité qui ne profite qu’à un petit nombre d’élus au nombre desquels le champion déclaré et le directeur sportif qui traite Dom comme du bétail, bon à sacrifier mais pas assez bon pour être renouvelé une prochaine saison. L’après carrière sportive est également finement évoquée avec cette série de rencontres avec d’ex coureurs, devenus directeurs sportifs plus ou moins véreux, ou soigneurs trafiquants, mais comment auraient-ils pu retrouver une vie normale, empêtrés qu’ils étaient dans un réseau de pouvoir mortifère basé sur le déni et le mensonge ?

Avec le personnage ambivalent de Dom  – filmé sous toutes les coutures, en gros plan ou en plongée, gravissant les pentes – qui est davantage ému par le décès de son soigneur dealer que par celui de son père, le réalisateur examine les moteurs psychologiques à l’œuvre dans ce système hiérarchique pourri de haut en bas. Désir irrépressible de reconnaissance même si celle-ci ne peut se vivre que par procuration, à travers le succès du leader de l’équipe, appât du gain (le partage des primes rapporte plus qu’un salaire mensuel ordinaire), addiction aux avantages du star-system et aux filles faciles… A plusieurs reprises, Dom ou d’autres répètent qu’ils ne veulent pas finir chauffeur de taxi comme l’un des coureurs qui avait quitté le système.

Les responsabilités médiatiques et politiques, au plus haut niveau, sont également pointées du doigt. Le personnage du jeune coureur à la fois naïf et révolté (il refuse d’intégrer le « programme », comprendre, de se doper) apporte aussi un éclairage bienvenu sur l’impossibilité d’être parmi les premiers sans tricher. Alors que la vitesse des coureurs n’a cessé d’augmenter depuis les années 1950, que les étapes sont de plus en plus longues et éprouvantes avec un enchaînement de cols que les motos peinent parfois à gravir, comment ne pas songer à la complicité des plus hautes instances que ce soit l’UCI (l’union cycliste internationale) ou même les organisateurs des épreuves ? En humanisant les différents « méchants » (le soigneur, le leader prétentieux et l’équipier complice), en rappelant qu’ils sont eux aussi les victimes d’un sport spectacle vicié depuis des décennies, en montrant l’envers du décor, ces corps déjà abîmés à 25-30 ans, ces gamins perdus sans l’amour du public, prêts à tout pour le conserver, le réalisateur britannique signe un film à la fois passionnant et instructif. Nous ne regarderons plus une étape du tour de la même manière.

29 juin 2022 en salle / 1h35min / Drame
De Kieron J. Walsh
Avec Louis Talpe, Matteo Simoni, Tara Lee
Titre original : The Racer

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