Rewind and Play, Alain Gomis, Berlinale, Cinéma du Réel, 2022

Projeté à la Berlinale (Sélection Forum) et hier, au 44e festival international du film documentaire Cinéma du Réel, Rewind & Play est le dernier film d’Alain Gomis dont on avait apprécié les précédents films, notamment Félicité et Aujourd’hui dont vous pouvez lire la critique en cliquant ici. C’est un documentaire à propos de l’immense (au sens propre comme figuré) Thelonious Monk, pianiste de jazz légendaire. Il est ici, en visite à Paris, après trois semaines de tournée européenne afin de donner un concert à la salle Pleyel et participer à une émission de télévision animée par le pianiste, arrangeur et compositeur de jazz français, Henri Renaud. Nous sommes en décembre 1969, à l’époque de l’ORTF. Monk vient de descendre de son avion, il est fatigué, il doit se plier aux questions des médias avant de se produire le soir sur scène. Il connaît déjà Renaud, grand amateur de jazz, qui s’est donné pour mission de faire découvrir au public français un jazz d’avant garde. Le pianiste apprenti journaliste a séjourné chez Monk à New York, il l’a écouté composer dans sa cuisine, la seule pièce suffisamment grande, pour accueillir son piano. Il connaît sa femme Nellie qui l’accompagne partout. Henri Renaud maîtrise aussi l’histoire du jazz, la musique de ceux qui ont précédé Monk : Art Tatum, Fats Waller… On pourrait donc s’attendre à une excellente émission sauf que l’exercice vire au fiasco.

A partir des rushs (près de 2 heures non conservées) de l’émission « Jazz Portrait » qui diffusée, durait une trentaine de minutes, Alain Gomis reconstruit l’identité d’un homme broyé par la machine médiatique. Pendant l’avant-première française au Cinéma du Réel, les festivaliers ont beaucoup ri à chacune des apparitions d’Henri Renaud. L’animateur est aussi décontenancé que son interviewé. Il répète inlassablement les mêmes questions auxquelles Monk répond avec amabilité par un sourire ou un « I don’t understand your question, I don’t understand what you want. » Renaud n’est pas là pour écouter, laisser parler Monk, il veut que le jazzman colle à sa vision du réel. Tel un rouleau compresseur, il poursuit un but : construire un récit édifiant, balisé par ses soins, à destination de ceux qui ne connaissent pas encore ce génie. Alors, il commet l’irréparable, il malmène son invité, celui qu’il admire pourtant profondément.

Le talent de Monk ne s’exprime jamais aussi bien que lorsqu’il joue. Et Renaud semble l’avoir oublié. Pour les besoins, le format, de son émission, il aimerait que son invité se montre loquace sur sa vie familiale, son épouse, parsème ses réponses d’anecdotes spirituelles… sauf que Monk est fatigué par sa tournée et qu’il n’a jamais été très bavard auprès des commentateurs de son époque. Alain Gomis a repris les rushs un à un et les a assemblés de manière chronologique. Le montage fait apparaître les gros plans sur le visage, d’abord ironique, puis de plus en plus exténué par l’exercice. Monk est censé joué dans quelques heures et au lieu de le ménager, le journaliste lui fait répéter ses réponses, procède à de multiples prises, toutes ratées, parce qu’il estime que la réponse donnée n’est pas à la hauteur de ses attentes. C’est cet emballement médiatique que donne à voir avec beaucoup d’intelligence Alain Gomis qui a réalisé ce documentaire en préparant un film de fiction sur Thelonious Monk.

Ce film, qui s’insérait parfaitement dans la programmation du Cinéma du Réel, donne à voir l’envers d’une émission de télévision. Les scènes coupées – comme cette altercation entre Monk et Renaud, pourtant filmée par le cameraman – désormais visibles, replacent le jazzman dans une histoire plus large : celle d’un homme incompris, doux, réservé qui fuyait les médias et ne voulait exister qu’à travers ses concerts. Les amoureux de jazz seront ravis. En établissant un contraste saisissant entre la bêtise du jeu médiatique – il faut souligner le travail exceptionnel sur le son, l’ajout des respirations, les accélérations de tempo  – et la beauté des morceaux joués par Monk, Rewind and Play redonne toute sa place à la musique du grand Thelonious qui se trouve ici à l’orée d’une retraite anticipée.

Rewind & Play a été produit par Sphere Films et Andolfi. Le film a été financé par l’INA, ARTE France – La Lucarne, Les Films du Worso, Schortcut Films, Die Gesellschaft DGS et Le Studio Orlando.

 

 

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