La critique super méchante : Frida, Viva la Vida, Giovanni Troilo, 24 novembre

Alors, ah ce qu’il paraît, Cinescribe est toujours bon public ? Ma bonne dame, si c’est comme ça, on inaugure une nouvelle rubrique : la critique super méchante ! Publiée une fois par mois, elle dézinguera un film. Tremblez braves gens ! Et pour commencer sur les chapeaux de roue, on explique pourquoi on déteste Frida, Viva La Vida.

copyright Nexo Digital, Ballandi Arts

On avait pourtant envie de l’aimer ce documentaire sur l’une des icônes artistiques majeures du XXe siècle. Réalisé par Giovanni Troilo qui avait signé un précédent film sur les nymphéas de Claude Monet, Frida Viva la Vida rassemblait pourtant tous les ingrédients pour nous plaire. Une alternance d’interviews et d’analyses de tableaux, une narration assurée par la ténébreuse Asia Argento, des archives inédites, et le folklore et les paysages mexicains en arrière plan.

Hélas, tout cela surnage au milieu d’une réalisation laborieuse (mon Dieu, que le temps semble long!), kitchissime et vulgaire à souhait, plombée par les nombreuses reconstitutions ratées mettant en scène deux nanas (Elisa Lasowski, au charme très bourgeois, qui rempile après son apparition dans le docu sur Monet) sans aucun charisme qui ne ressemblent même pas physiquement à Frida pour symboliser la lutte entre la Frida victime, meurtrie dans sa chair et ses sentiments, et la Frida artiste qui sublime la douleur.

Les Deux Fridas, 1939, Crédits : Frida Kahlo (Museo de Arte Moderno, Mexico)

Les choix esthétiques sont tout aussi ratés. Asia Argento apparaît statuesque, sans jamais ciller, elle nous fixe de son regard noir, debout devant un fond rose, rouge ou bleu néon. Tout ça pour quoi ? Signifier la passion, le drame, le mystère ? On se croirait dans un court métrage réalisé par un-e étudiant-e de première année amateur de séries Z. Et malheureusement, rien de tout cela n’est jamais drôle… Les danses ou courses éperdues – dans la forêt, dans un tunnel ? – des deux actrices s’enchaînent sans jamais établir de lien avec l’existence ou le quotidien de Frida. Plusieurs minutes, les plus passionnantes du film, sont consacrées à la société matriarcale de Juchitán dans l’état d’Oaxaca. Frida se passionnait pour les robes colorées et fleuries portées par les matriarches et les jeunes filles qui assuraient la subsistance de leurs familles en vendant les produits de la terre au marché. La photographe Graciela Iturbide, l’une des plus renommées de sa génération qui a notamment exposé aux Rencontres d’Arles ou au Musée Pompidou, prend la parole afin de mettre en relation les photographies qu’elle a prises à Juchitán et la vestimente de Frida. Après la rupture « inaugurale » – il y en aura d’autres suivies de réconciliations (sic) – avec Diego Rivera, la peintre prend son destin en main en réaffirmant son indianité, elle se réinvente en arborant les tenues et coiffes traditionnelles des Zapotec.

Graciela Iturbide, Nuestra Señora de las Iguanas, Juchitán, Oaxaca [Notre-Dame des Iguanes, Juchitán, Oaxaca], 1979, tirage gélatino-argentique, 22,2 x 15,6 cm, Brooklyn Museum, © Graciela Iturbide

Graciela Iturbide évoque ensuite les photos qu’elle a prises dans la salle de bain de Frida plusieurs décennies après sa mort. Cette pièce de la maison – aujourd’hui musée – resta scellée une cinquantaine d’années avant de révéler les prothèses, corsets, béquilles et autres appareillages qui permettaient à l’artiste de tenir debout puis assise et enfin allongée pour peindre. Cette séquence à la fois émouvante et instructive est malheureusement embourbée dans une suite d’images sans queue ni tête – vues prises par un drone, scènes de nuit à Tehuantepec pendant la grande fête sur une musique technoïde peu pertinente…

Coyoacán, Ciudad de México, 2006, copyright Graciela Iturbide

Ce patchwork qui se voudrait reflet coloré de l’âme mexicaine peine hélas à maîtriser son sujet. Malgré la richesse des entretiens, ceux accordés par Graciela Iturbide mais aussi par Hilda Trujillo Soto, qui dirige depuis 2002 le Musée Frida Kahlo, nous n’apprenons rien sur Frida, pire même, elle demeure complètement hermétique au spectateur qui regrettera que de nombreux aspects de sa personnalité soient complètement survolés, voire laissés de côté. Quid de la poliomyélite, diagnostiquée à l’âge de 8 ans ? Le film laisse entendre que seul l’accident de la route fut responsable de ses souffrances ! Quid de ses engagements communistes ? Quid de ses amant-e-s ? De sa relation à la peinture européenne, à la fois source d’inspiration et repoussoir ? Toute l’ambivalence de cette artiste disparaît au profit d’un portrait qu’on croirait par moments réalisé à la hache ou complètement épileptique. En même temps, pouvait-on attendre autre chose d’un réalisateur-photographe qui s’était vu retirer le prestigieux prix décerné par World Press Photo après que le jury eut découvert que plusieurs clichés primés (dans la catégorie photojournalisme) avait été mis en scène de toutes pièces ?

24 novembre 2021 en salle / 1h38min / Documentaire
De Giovanni Troilo
Par Jacopo Magri, Marco Pisoni
Avec Asia Argento, Hilda Trujillo Soto, Graciela Iturbide…
Titre original Frida. Viva la Vida

 

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