Nomadland, de Chloé Zhao, en salles depuis le 9 juin

On le savait déjà – depuis ses premiers films Les Chansons que mes frères m’ont apprises et The Rider – la réalisatrice chinoise Chloé Zao a un faible pour les héros et territoires en marge. Alors que les deux films étaient principalement situés dans le Dakota du Sud, la réserve indienne de Pine Ridge, et les Badlands, la caméra de Chloé Zao devient itinérante pour suivre les errances géographiques et existentielles d’une veuve qui décide de prendre la route. De nombreux critiques ont décrit le dernier film de Chloé Zhao comme un condensé de la Vanlife popularisée par les youtubers, jeunes et moins jeunes, qui vantent via leurs réseaux sociaux les avantages d’embrasser le mode de vie nomade et de larguer les amarres à bord de leurs véhicules utilitaires, mini-vans,  camping-cars, voire même de leur voiture. Sauf que ce qui rend le propos de Zhao totalement inacceptable est qu’elle idéalise délibérément ce mode de vie. Certes, la réalisatrice n’occulte pas les raisons économiques qui ont poussé son héroïne principale, Fern (immense Frances McDormand dont l’oscar est mérité) à mettre toutes ses affaires au garde-meuble et voguer de petits boulots en travaux saisonniers le long des routes de l’ouest américain. Fern et son mari était un couple bien intégré dans leur bourgade. Mais quand l’entreprise d’extraction minière qui employait tous les habitants a plié bagage, leur jolie communauté a périclité. Tant et si bien qu’après s’être vidée de ses habitants, la ville fantôme a même été privée de code postal.

Cet effacement géographique à prendre au sens littéral du terme se double d’un effacement social et moral, celui des millions d’américains, qui à cause de la crise des subprimes ou de la perte de leur emploi après la pandémie, se voient obligés – et oui, j’écris bien « obligés » – de dormir dehors, à même le sol ou au mieux, comme Fern et ses ami.e.s sous l’habitacle de leur véhicule. A l’une de ses anciennes élèves, rencontrée au supermarché, qui s’inquiète pour son ex-professeur, Fern répond, « I’m not homeless, I’m houseless » que l’on pourrait traduire par « Je ne suis pas sans domicile fixe, je suis sans maison. » A de nombreuses reprises, que ce soit à travers des dialogues convenus ou des choix esthétiques, au niveau de la réalisation et de la photographie (qui privilégie les plans larges, voire les panoramiques), les déplacements de Fern sont comparés aux grandes migrations des pionniers. Sauf que les explorateurs du grand ouest partaient pour s’ancrer quelque part, pour s’approprier – malheureusement au détriment des amérindiens- des lopins de terre qui leur étaient gracieusement offerts par le Homestead Act (1862). Ici, rien de tel, les contours de la communauté de voyageurs sont sans cesse mouvants, au gré des décès, recherches d’emploi et galères des uns et des autres.

Impossible de prendre racine, impossible de construire quoique ce soit – maison, situation professionnelle ou relation sentimentale. Certes, on rétorquera que l’intérêt de ce film est de montrer à l’écran des acteurs non professionnels, tous âgés, qui vivent réellement, hors film, comme ça, sur les routes. Ils ont déjà eu une famille, une carrière … mais ces dernières se sont soldées par une absence de retraite, des entrées d’argent si rachitiques qu’elles ne leur permettent pas de se poser quelque part, de souffler un peu, de se consacrer à leurs loisirs et même de soigner leur arthrite ou autres problèmes de santé. Zhao est maline, elle n’élude rien. Fern travaille d’arrache-pied au centre de logistique d’Amazon où des milliers de vieux saisonniers, payés au lance-pierre, ont la possibilité de garer gratuitement leur maison sur roues. Fern et les autres, Swankie (qui dans le film se dit atteinte d’un cancer, invention narrative pour ajouter un côté mélodramatique), Linda May (qui a finalement pu s’installer dans une maison à Taos) ou Bob Wells, qui est à l’origine de la rencontre annuelle à Quartzsite où l’on s’échange bons plans logistiques, objets et astuces de routards, ne sont jamais libres, obligés à 60, 70 ans ou plus de travailler sans cesse comme serveurs, manutentionnaires, agents d’accueil…

Certes, on me rétorquera que le réseau de solidarité filmé par Zhao est à la fois beau et porteur d’espoir tout comme les moments de communion avec la nature, les astres et les étoiles. Mais une séquence résume bien les limites et surtout l’iniquité profonde de ce genre d’existence plus subie que recherchée : celle où Fern et Linda May se rendent à un salon auto pour retraités en manque de vadrouille. Les modèles de camping car qui y sont exposés ne ressemblent en rien aux véhicules bricolés des aficionados du Rubber Tramp Rendez-Vous qui se tient chaque année en Arizona. Ce n’est pas la même chose d’arpenter les aires d’autoroute en fonction de la météo et des derniers pourboires gagnés, d’avoir peur qu’on vous chasse à chaque instant du parking où l’on passe la nuit, de devoir pisser dans un pot de chambre que de visiter les parcs nationaux et d’observer les étoiles en touriste dans un camping car tout confort avec une retraite suffisante qui est versée chaque mois. L’itinérance de Fern et de ses amies n’a rien d’enviable et de souhaitable. C’est ce que montrait le livre de Jessica Bruder, “Nomadland: Surviving America in the Twenty-First Century” dont le film est inspiré. On vit pas dans un van, on survit.

Le parti-pris de Chloé Zhao est peut-être de sublimer la misère sociale en la rendant acceptable et jolie à voir. Mais à trop osciller entre documentaire – avec des acteurs non professionnels dans leur propre rôle – et fiction romanesque épique – le parcours spirituel de la veuve incarnée par McDormand – la réalisatrice livre un film complètement apolitique, au propos et à la morale ambigus. A aucun moment, on ne condamne un système de retraites qui ne protège pas l’individu. Jamais, on ne remet en cause l’absence de véritable couverture médicale aux USA. Nomadland se veut un film communautaire, sur la force du groupe mais ce que l’on nous donne à voir sont des individus, sans boussole, ballottés au gré du vent et des aléas du marché -représenté par le centre de logistique tentaculaire d’Amazon – des individus résignés à leur pauvreté, à leur déclassement, qui se rêvent clochards célestes ou pionniers mais qui au fond ne survivent que grâce à leur débrouillardise personnelle. Je repense à Ramona, la petite vieille qui m’apportait certains ouvrages ou documents de recherche, au Center for Southwest Research à Albuquerque au Nouveau-Mexique, en juillet 2006, alors que j’écrivais les derniers chapitres de ma thèse sur les Navajos. Ce n’était pas une tire au flanc, elle avait travaillé toute sa vie mais sa retraite ne lui permettait pas d’arrêter de travailler. Avec la crise des subprimes et le covid, peut-être a-t-elle perdu sa maison et a-t-elle fini sa vie en bordure d’autoroute dans sa voiture ? Je ne l’espère pas, en dépit du potentiel cinématographique d’une telle « aventure. »

9 juin 2021 en salle / 1h48min / Drame
De Chloé Zhao
Par Chloé Zhao, Jessica Bruder
Avec Frances McDormand, David Strathairn, Gay DeForest, Bob Wells, Linda May…

 

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