Crock of Gold, a few rounds with Shane MacGowan, Julien Temple, Prix Spécial du Jury San Sebastian Festival, bientôt…

La Saint Patrick approche. Pourquoi ne pas se mettre dans l’ambiance en évoquant l’un des meilleurs représentants de la culture irlandaise du XX eme siècle ? J’ai nommé l’effronté Shane MacGowan qui fait l’objet d’une superbe biographie signée Julien Temple. Le réalisateur anglais est connu pour ses documentaires sur plusieurs figures mythiques du rock outre-Manche, les Clash avec Joe Strummer: The Future Is Unwritten (2007) ou les Sex Pistols avec The Filth and the Fury… Pour filmer MacGowan, grande gueule réputée difficile, il s’associe à Johnny Depp, producteur du film et ami de longue date du leader des Pogues, ce qui donne lieu à plusieurs discussions à bâtons rompus sur la drogue, l’alcool, et tous les autres ingrédients d’une vie de rock-star anti-establishment. Que ce film soit guidé par la profonde amitié qui unit le producteur au chanteur – Johnny Depp (malmené par les média) considérant peut-être Shane comme une sorte de double ou de figure tutélaire – ou par la fascination que continue de générer le fondateur des Pogues, malgré sa voix traînante, et son handicap (il est depuis 2015 et une malencontreuse chute vissé à un fauteuil roulant), Crock of Gold est une réussite. Le destin de ce gamin issu d’une famille d’agriculteurs, arraché à son Irlande adorée, pour être transplanté dans un Londres bruyant, enfumé, et raciste envers les Irlandais, est exceptionnel pour plusieurs raisons.

A travers des séquences animées qui alternent avec des images d’archives, des photographies personnelles et des interviews avec les parents et la sœur de Shane, Julien Temple s’attarde sur le traumatisme initial et l’environnement éducatif des 6 premières années qui donnèrent naissance à cette personnalité hors-normes. Élevé par une ribambelle d’oncles et tantes fermiers, le jeune Shane vit une enfance radieuse. Le comté de Tipperary est son terrain de jeu. Il court à travers la lande, se baigne dans les rivières, aide aux travaux des champs, chante à la messe et sur les tables des pubs. L’alcool coule à flots, et sa tante Nora n’hésite pas à lui servir un peu de bière pour l’aider à réviser le catéchisme plus détendu. Hélas, les parents de Shane rêvent d’ascension sociale pour leurs enfants, le frère et la sœur déménagent donc dans le sud de l’Angleterre puis à Londres. De cet itinéraire personnel, Julien Temple réussit à extraire les grands traits partagés par une partie de l’immigration irlandaise de l’époque. Malgré l’éducation des parents, et le métier intellectuel du père, Shane est victime de harcèlement dans les différentes écoles fréquentées. On le traite de Paddy, terme raciste pour désigner les irlandais. Pas étonnant donc qu’il finisse par trainer avec une bande d’amateurs de reggae, eux aussi racisés.

De ces difficultés initiales (le déracinement, le racisme), de ses contradictions aussi (Shane était un adolescent agité mais obtenait d’excellents résultats en classe), MacGowan va tirer une énergie débordante qui le poussera à mettre d’abord en images (lors d’un court séjour à l’hôpital psychiatrique, il peint Instrument of Death inspiré du Vietnam) puis en chansons, sa rage de vivre et d’une certaine manière, d’en découdre avec tout le monde. La scène punk lui est salvatrice, il y rencontre d’autres jeunes, irlandais et pas irlandais, qui remettent en question les valeurs de la Vieille Angleterre. Temple documente ses débuts sur scène avec son tout premier groupe The Nipple Erectors mais l’Irlande n’est jamais bien loin et le réalisateur parvint à tisser un beau portrait du futur leader des Pogues en chantre irlandais. On évoque la grande famine irlandaise, W.B. Yeats que Shane n’aime pas (trop policé pour être un vrai irlandais), James Joyce, James Mangan, le massacre commis par les anglais lors du Bloody Sunday, les Black et Tans… La famille maternelle de Shane a toujours été proche des indépendantistes armés qu’elle accueillait dans la ferme et c’est donc tout naturel de voir Gerry Adams, l’ex-président du Sinn Féin parler politique et arts avec Shane.

Entrecoupé de nombreux extraits de concerts live, d’enregistrements et de clips, Crock of Gold, a few rounds with Shane MacGowan ravira tous les fans des Pogues et au-delà, tout spectateur désireux de bien comprendre la scène underground de la fin des années 1970 aux années 1980 et comment un petit gars irlandais propulsa, en pleine vague de world music, les chansons traditionnelles irlandaises sur le devant de la scène. Mais les Pogues ne constituent pas qu’un retour aux sources, Shane MacGowan fut un excellent parolier, érigé au rang de poète par de nombreux artistes contemporains, et les chansons des Pogues, souvent éclipsées par le tube Fairytale of New York, repris dans quasiment tous les films et séries TV mettant en scène des new-yorkais d’origine irlandaise, décrivent une vie âpre (on songe à la prostitution masculine avec Old Main Drag) rendue supportable par les lumières et la chaleur des pubs et des dancings (réécoutez A Rainy Night In Soho) d’un Londres industrieux qui a totalement disparu aujourd’hui. Dans les bars de Camden, les hipsters à barbiche et les touristes ont remplacé les ouvriers d’origine irlandaise. Mais Shane est toujours là, bien mal en point, certes, trop d’alcool, d’héroïne, et d’acide dans le corps… Mais toujours là, et malgré la tonalité parfois élégiaque de ce documentaire, on est heureux de le retrouver.

Prochainement / 2h04min / Documentaire
De Julien Temple
Avec Shane MacGowan, Johnny Depp, Gerry Adams

 

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.