Dead Still, de John Morton, série TV, Acorn TV

A l’époque victorienne, Brock Blennerhasset réalise le portrait de défunts pour les familles irlandaises de la haute société dublinoise. Ce spécialiste de la photographie post-mortem est un esthète qui vit en reclus. Sa routine quotidienne va être chamboulée par une série de meurtres qui, par leur mise en scène esthétique, le mettent directement en cause.

Cette série irlando-canadienne est la jolie surprise de 2020. L’originalité du sujet est servi par d’incroyables interprètes, Michael Smiley en tête. Il campe un photographe d’une élégance folle. Il est à la fois rejeté par sa famille aisée et le maillon essentiel des grands événements organisés par les socialites qu’il abhorre. Brock Blennerhasset vit comme un homme issu de son rang. Il habite ainsi une grande maison de ville, entouré d’objets luxueux ou rares, mais il se sent davantage à l’aise auprès de son cocher (étonnant Jimmy Smallhorne), élevé dans les bas-fonds de Dublin, qu’au milieu des notables qui lui passent commande.

La photographie post-mortem de proches disparus peut sembler au spectateur une pratique étrange et morbide mais elle était très répandue à la fin du XIXe siècle au sein des familles aisées, qui seules, pouvaient se permettre financièrement d’obtenir un cliché de leurs chers trépassés. Malgré l’invention et le développement du daguerréotype vers le milieu des années 1830, peu de personnes possédaient le matériel et les connaissances techniques nécessaires pour immortaliser leurs êtres aimés ou leurs meilleurs moments. Le cliché post-mortem était donc très souvent l’unique photographie qui subsistait du défunt. D’où le désir compréhensible de certaines familles de rendre le cadavre le plus vivant possible en usant d’artifices : maquillage, repose pieds et accoudoirs (le Brady stand inventé par le photographe nord-américain Mathew Brady, célèbre pour ses photographies de présidents dont Abraham Lincoln).

Dead Still n’est ni une comédie, ni un thriller malgré le personnage du serial killer. C’est plutôt une peinture de mœurs dressant le portrait d’un microcosme refermé sur lui-même, qui bientôt ne pourra plus ignorer une société aux contours plus mouvants et ambigus. L’humour, présent à chaque épisode, résulte souvent d’un comique de situation qui voit le photographe affronter et vaincre les réticences des familles dans la mise en scène photographique. Après tout, cet art est avant tout technique.

Et c’est principalement pour cette raison qu’on méprise Brock Blennerhasset. Au savoir lettré et souvent vain de son neveu et de sa petite clique d’intellectuels décadents qui se vautrent dans la luxure et l’opium par oisiveté s’opposent le savoir faire du photographe et son désir de transmettre ces gestes créateurs à un assistant. En l’occurrence, à un ex fossoyeur de cimetière, Conall Malloy (magnifique Kerr Logan) qui, contrairement à Brock, nihiliste pragmatique, croit en l’au-delà et rêve d’immortaliser un fantôme lors d’une séance. Et oui, cette période de l’histoire est aussi celle des grandes mystifications spirites.

Dans Dead Still, les personnages ne sont jamais ridicules, même le désœuvré neveu Henry qui se révèle plus complexe qu’il n’y paraît. De la nièce aspirante actrice à Malloy, dont la fascination pour une vie après la mort sera expliquée en toute fin lors d’une séquence émouvante qui renvoie Brock à sa propre arrogance d’homme bien né, tous cherchent à s’extraire de leur condition. Dans sa manière sarcastique de dessiner les tentatives des uns et des autres, soit de s’émanciper des carcans moraux inhérents à leur rang (la nièce qui se grime – de manière peu convaincante – en prostituée pour enquêter) soit de prouver leur valeur en dépit d’une extraction sociale peu reluisante, les créateurs de la série, John Morton et Imogen Murphy, réussissent à transcrire un monde en pleine mutation.

D’une cité industrielle en pleine expansion, où les figures troubles de la nuit pullulent, émergera une classe moyenne peuplée de petits fonctionnaires – à l’instar du policier rêvant d’utiliser la photographie comme preuve scientifique – qui tireront tant bien que mal leur épingle du jeu. La saison 1 se conclue en révélant l’identité du tueur en série mais ouvre de nouvelles pistes quant à une éventuelle saison 2.

Depuis 2020 / 60 min / Drame, Policier
De John Morton
Avec Michael Smiley, Aidan O’Hare, Eileen O’Higgins
Nationalités : Irlande, Canada
Chaîne d’origine : Acorn TV

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