The Last Hillbilly, Diane-Sara Bouzgarrou & Thomas Jenkoe, en salles le 30 décembre, ACID Cannes

Dans ce documentaire à la lisière de la fiction tourné dans les monts des Appalaches, les réalisateurs Diane-Sara Bouzgarrou & Thomas Jenkoe donnent la parole à Brian Ritchie, hillbilly qui revendique haut et fort son identité de péquenaud de l’Amérique rurale et sinistrée. Souvent filmé en clair-obscur, à la lueur d’un feu de camp ou dans le crépuscule, Brian Ritchie, silhouette caravagesque, gagne une stature d’héros romantique. Les épaules lourdées du souvenir d’un frère disparu à 22 ans, cet agriculteur qui a le plus souvent les pieds dans le fumier ou la gadoue, devient le chantre d’une certaine idée de l’Amérique. Pas celle de Trump même s’il le reconnaît, d’après les media, les hillbillies sont l’électorat naturel de l’ex-président des États-Unis. Plutôt celle composée par une myriade de visages appartenant aux oubliés de l’Amérique, des descendants de colons européens, qui n’arrivant plus à vivre de la terre, de l’extraction minière, ont aussi parfaitement conscience d’avoir spolié les Premières Nations et d’hériter en retour d’une sorte de noire malédiction.

Brian Ritchie commente en voix off les images des réalisateurs qui s’attardent sur la beauté sauvage d’une contrée pourtant scarifiée. Parfois, la caméra s’appesantit un peu trop longtemps sur certains animaux morts, érigés malgré eux en symboles de décrépitude, le veau noyé, les trophées de chasse ou le daim agonisant de soif dans le lit de la rivière. Mais sa voix, poétique, pourrait être aussi celle des autres figures de hillbillies, entraperçues dans le film, plus anonymes, plus élusives. Ce grand-père qui scrute le ciel alors que le bourdonnement des insectes se fait plus oppressant. Cette grand-mère qui tient sur ses genoux des enfants téméraires. Contrairement à l’idée reçue, et malgré les barbes fournies ou les bleus de travail des hommes, ils ne ressemblent pas tout à fait à ces consanguins vêtus de salopettes qui selon la tradition orale et picturale se déplacent à dos de mule.

Au pays de l’American Dream, le hillbilly est un fantasme de plus, qui correspond peut-être à une réalité cinématographique et musicale, mais ne reflète pas la complexité des identités plurielles des êtres habitant cette région, surnommée dans le film The Waste Land. Rien à voir avec le poème de TS Eliot du même nom, rédigé en réponse aux tourments et angoisses de l’après Première Guerre Mondiale, même si, on ne peut s’empêcher de remarquer que ce documentaire élégiaque ne cesse d’opposer le bonheur ressenti à vivre près de la Nature aux affres du progrès technique.

Le sordide contraste donc avec l’insouciance des enfants qui, s’ils peuvent brandir un fusil, s’amusent aussi à faire la planche, en eaux vives, images qui ont rappelé d’heureux souvenirs d’enfance à l’auteure de ces lignes. Les réalisateurs ont développé leur style bien à eux, entre symbolisme et lyrisme, éloigné d’un Depardon qui, en France, s’était attaché à filmer les dernières petites exploitations familiales, milieu dont il était lui-même issu. Mais à l’instar du cinéaste français, ils ont réussi à apprivoiser leurs sujets et en gagnant leur confiance, ont libéré une parole précieuse, car authentique et trop rare sur grand écran.

30 décembre 2020 / 1h20min / Documentaire
De Thomas Jenkoe, Diane-Sara Bouzgarrou
Nationalités français, qatarien

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