Billie, James Erskine, 30 septembre

Billie et ses musiciens : saxophonistes comme Lester Young, pianistes à l’instar de Count Basie. Billie et ses pygmalions – des plus célèbres, le producteur et découvreur de talents John Hammond qui nie l’avoir renvoyée parce qu’elle refusait de chanter du blues, aux plus douteux, de Jimmy Monroe qui l’initie aux drogues dures à John Levy, marié avec enfants, qui la tabasse dès qu’elle manifeste la moindre velléité d’indépendance. Qu’on ne s’y méprenne pas, le nouveau film qui retrace la vie de Billie Holiday ne s’attarde pas sur la condition de victime de la chanteuse au timbre inimitable. Certes, le réalisateur qui adopte une approche chronologique classique, ne cache pas la prostitution enfantine, l’absence de père, la mère aimante mais instable…

Bille Holiday, une amie et John Levy, photo extraite du film Billie.

Mais, pour brosser le portrait de cette diva mythique, le réalisateur James Erskine choisit d’établir un jeu de miroirs saisissant entre la célèbre chanteuse de jazz et une journaliste tombée dans l’oubli qui se suicidera dans des conditions mystérieuses avant de pouvoir justement finir un livre sur Billie Holiday. Film entrecoupé de nombreux extraits musicaux, tous plus beaux les uns que les autres, Billie est aussi à lui seul une œuvre d’art qui vibre d’une singulière résonance.

Qui était vraiment Lady Day comme l’avait surnommé Count Basie ? Une psychopathe comme l’affirme l’un de ses psychiatres qui la décrivait comme un génie gouverné par ses pulsions ? Qui était la journaliste Linda Lipnack Kuehl, fille de syndicaliste, juive non pratiquante, deux fois divorcée, qui en enquêtant sur Billie, était devenue l’intime de Count Basie ? Qui était vraiment Billie, née Eleanora Fagan ? Une femme noire qui a eu le malheur d’aspirer à quitter sa condition de « négresse », de s’afficher en manteaux de visons aux côtés d’hommes blancs ? Réalisé avant les dernières manifestations du mouvement Black Lives Matter, le film rappelle avec justesse que Billie fut la première chanteuse noire à se produire avec un orchestre de blancs lorsqu’elle rejoignit la troupe d’Artie Shaw. Le spectateur est également gratifié d’une superbe captation de Strange Fruit, une chanson sur le lynchage des noirs dans les états du sud, écrite par Abel Meeropol, enseignant communiste juif.

(Original Caption) American jazz singer Billie Holliday performing on stage. (Photo by Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images)

Bille prenait des risques, dans sa vie privée, avec sa santé en abusant des drogues et de l’alcool, mais aussi comme artiste engagée… et le documentaire montre bien, à travers les archives glanées par Linda Lipnack Kuehl (près de 200 heures d’interviews), que l’acharnement du Bureau de Lutte contre les Narcotiques envers Billie Holiday était peut-être aussi motivé par des fins politiques. Ne suscitait-elle pas l’ire des Blancs qui se pressaient au Café Society en leur rappelant, par une chanson triste, le sort de ses frères noirs ?

Sans jamais lever entièrement le voile sur le mystère Billie – mais quel film pourrait le prétendre ? – ce documentaire captivant se déroule comme une enquête policière. Comment un auteur (ou ici en l’occurrence une journaliste) peut-il, au fil de son travail d’investigation, voir son identité phagocytée par son sujet d’étude ? Pourquoi Billie passionnait-elle tous ceux qui s’en approchaient ? Ceux qui – comme moi – ne goûtent pas aux plaisirs de « l’amour » masochiste regretteront peut-être qu’on se soit attardé davantage sur les parasites qui ont accéléré l’auto-destruction de Lady Day que sur ses techniques vocales ou scéniques.

Mais, le film étant aussi un concentré de témoignages inédits de musiciens de cette époque, Charles Mingus, Count Basie, mais aussi John Simmons, les batteurs Roy Harte et Jo Jones, Artie Shaw et Sarah Vaughan, tous les amateurs de jazz seront aux anges !

30 septembre 2020 / 1h32min / Documentaire, Musical
De James Erskine
Avec Billie Holiday
Nationalité : britannique

 

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