Family Romance, LLC, de Werner Herzog, 19 août

A travers une fiction documentée plus vraie que réelle, Werner Herzog s’interroge sur l’atomisation des relations humaines à Tokyo. Son nouveau film porte le nom d’une société qui prospère actuellement en proposant aux habitants de la mégalopole japonaise la location d’acteurs chargés de personnifier, pour pallier au manque et à l’absence, pères dévoués, petits amis attentifs, et même collègues prêts à endosser le préjudice et la honte d’un blâme face à un patron en colère… Si le phénomène n’est pas nouveau – les premiers services de location de faux petits enfants à destination de grands-parents esseulés furent lancés par Satsuki Ōiwa en 1989 – Ishii Yuichi, le fondateur de Family Romance, qui interprète ici son propre rôle, s’engage, moyennant finances, à maintenir l’illusion toute une vie. Werner Herzog s’attache à saisir les salariés de Family Romance dans plusieurs situations interprétatives : l’un joue le père -absent, car trop porté sur la boisson – d’une jeune mariée, l’autre, l’employé d’une loterie chargé d’annoncer une bonne nouvelle – en réalité complètement fictive – à une – fausse – gagnante qui aimerait ressentir de nouveau l’excitation de la victoire… Mais, le fil conducteur de cette enquête minutieuse au sein d’une entreprise qui a fait du simulacre son fond de commerce, reste la relation – fausse et monnayée – entre un père et une fille.

Jamais moraliste, le réalisateur pose un regard dépassionné, presque clinique, sur le drôle de métier exercé par Yuichi. Pour son premier rôle à l’écran, le jeune acteur non-professionnel livre un portrait tout en finesse, d’un homme qui en vient à douter de l’existence de sa propre famille, à force d’incarner les pères et époux dans des foyers ayant depuis longtemps volé en éclats. S’il est peuplé de salary men & women toujours trop pressés pour prendre le temps de s’amuser avec leurs enfants, le Japon de Werner Herzog  est aussi un monde où la technicité cohabite avec les esprits des anciens et les Kamis, ces divinités shinto honorées dans de nombreux temples. On peut séjourner dans un hôtel entièrement robotisé, des réceptionnistes aux poissons de l’aquarium, et rechercher conseil auprès d’une femme oracle aveugle. L’une des séquences les plus surréalistes se déroule au bord d’une falaise de la baie d’Aomori, près d’un téléphone relié au vide pour appeler les disparus, un dispositif qui a fleuri après le tsunami.

Le Japon mis en scène dans Family Romance, LLC est un monde de faux semblants où les relations interpersonnelles sont extrêmement codifiées et où il convient de ne jamais perdre la face, quitte à mentir ou tordre la réalité pour qu’elle corresponde aux normes et à la doxa. Le rapport au bonheur y est très individualisé et surtout, se veut pragmatique. S’attirer les faveurs des Inari (esprits renards) en allant prier – à l’instar du personnage de femme mariée qui souhaite divorcer – est aussi usuel que louer les services de faux paparazzi pour doper son compte Instagram et augmenter ses « like. » Au détour des arguments de vente avancés par le héros principal, on se surprend à penser « Et pourquoi pas, finalement ? »

Mais c’est sans compter la mise en scène, à la fois empathique et au scalpel de Werner Herzog, qui révèle le gouffre de désespoir qui anime les personnages de ce docu-menteur. Que ce soit au milieu d’une foule rassemblée pour pic niquer sous les cerisiers en fleurs ou dans la rue principale du quartier de divertissements  Kabukichō, la solitude des personnages pris dans le réseau de mensonges tissé par l’entreprise d’Ishii est manifeste. Les déambulations du patron, pris dans un tourbillon d’émotions contradictoires face à Mahiro, collégienne de 12 ans qui s’attache à lui, croyant qu’il est son père, montrent un Tokyo où la communauté d’individus, à force d’être atomisée sous le poids des obligations salariales, s’empêche de ressentir des émotions « vraies » dans le cadre de relations non contrôlées par l’argent ou la contractualisation. On en vient à éprouver de la sympathie pour Ishii Yuichi, acteur aux mille et une vies, sur qui semble peser toute la douleur du monde et qui, à travers ses prestations, possède le pouvoir de redonner le sourire à une enfant qui ne connaîtra jamais son père.

19 août 2020 / 1h29min / Drame
De Werner Herzog
Avec Ishii Yuichi, Mahiro Tanimoto…
Nationalité : américain

 

Family Romance LLC de Werner Herzog from Nour Films on Vimeo.

 

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.