Tiempo después, José Luis Cuerda, 22 juillet

Comédie loufoque espagnole aux dialogues incisifs, Tiempo después transporte le spectateur en l’an 9177 dans un monde qui est devenu le pire cauchemar des anti-capitalistes d’aujourd’hui. Réalisé par José Luis Cuerda, décédé à 72 ans en février dernier, et dont on avait adoré le très émouvant et réussi La lengua de las mariposas, Tiempo después se déroule dans un monde dystopique où ne subsistent que deux classes d’individus, les chômeurs, relégués dans des bicoques construites au milieu de la forêt, et les actifs, avec pour chaque métier, un quota représentatif. Ces derniers vivent dans une tour circulaire ultra-moderne, enfermés dans des cellules aux portes irrémédiablement closes, au beau milieu du désert de Monument Valley, vidé de ses Navajos, ne me demandez pas pourquoi !

Le but est d’assurer le maintien d’une certaine « civilisation » -complètement artificielle– avec notamment un contingent de forces de l’ordre – de la guardia civil, réduite à sa simple expression (un général et un lieutenant qui dorment dans le même lit!) aux policiers municipaux en passant par la marine (mais privée de mer et de bateaux !) – de barbiers, de tenanciers de bars, de religieux etc…

En Espagne, le réalisateur est considéré comme le chef de file d’une certaine comédie surréaliste. Ici, au delà du présupposé dystopique narratif de base, l’étrange se niche dans les détails. Les actifs qui vivent dans une certaine opulence sont confinés dans la tour : n’y voyez aucun parallèle avec la situation des travailleurs pauvres obligés d’assurer les services essentiels pendant la première vague de coronavirus, ou bien Cuerda était visionnaire ! Confinés, oui, mais jusqu’à un certain point… ainsi, un groupe de 5-6 jeunes est autorisé à sortir car ils sont les représentants de la jeunesse « rebelle. »

Les ouailles se rendent à l’église, de même que les brebis de l’unique berger de la tour, qui emprunte d’ailleurs l’ascenseur avec ses bêtes. Le roi, véritable caricature cartoonesque, parle avec un accent anglais (plus tard, on apprendra qu’il est nord-américain) tout comme le dernier lieutenant de la guardia civil.

Ce petit monde, qui en dépit du décorum de science-fiction partage tout de même certaines caractéristiques de l’Espagne franquiste, est dominé par l’absurde et les habitants de la tour finissent par montrer des signes de folie manifeste. Menacée par le velléités d’un chômeur qui veut vendre son jus de citron dans les différents étages, cette microsociété est sur le point d’exploser.

Le détonateur sera la crise préexistante à la situation des trois barbiers autorisés à exercer. Le premier attire une clientèle chaque fois plus nombreuse en déclamant des poèmes, le deuxième est jaloux à en mourir et le troisième refuse d’ouvrir boutique car il aimerait être éleveur de lévriers, ce qui est formellement interdit dans l’espace réduit de la tour (même si l’on a conservé un troupeau de brebis!). Un meurtre sera commis et bien sûr, la culpabilité retombera sur l’un des chômeurs, provoquant l’ire et la révolte des sans-travail.

Dans Tiempo Después, la satire est au service d’une critique de notre société contemporaine : presse complice, toute-puissance arbitraire de la royauté, cynisme et magouilles des édiles, hypocrisie de l’Église, à l’exception d’un prêtre Franciscain et d’une Soeur de la Charité, adeptes de la Théologie de la Libération qui possèdent un portrait du Che sur leur table de nuit !

On pourrait craindre que ce film à charge soit lourd et sentencieux, pas du tout ! Les dialogues, certes très référenciels et spirituels, avec parfois des personnages qui brisent le 4e mur (s’adressent à la caméra) sont très drôles et font mouche. Les différents univers sont bien conçus avec notamment une foule de clins d’œils rigolos dans le décor de carte postale de Monument Valley, et les acteurs sont excellents. On notera ainsi les prestations de Roberto Álamo, parfait en révolutionnaire fédérateur et de Carlos Areces, excellent en concierge petit-bourgeois (un acteur vu dans Balada triste d’Alex de la Iglesia et dans Lobos de Arga, film espagnol de loups-garous réalisé par Juan Martínez Moreno). Une jolie découverte !

22 juillet 2020 / 1h 35min / Comédie, Science fiction
De José Luis Cuerda
Avec Arturo Valls, Berto Romero, Roberto Álamo…
Nationalité : espagnol

Tiempo Después de José Luis Cuerda – Film annonce from Tamasa on Vimeo.

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