Brooklyn Secret, Isabel Sandoval, 1ier juillet

On nous l’avait présenté comme le film à découvrir en ce début d’été. Brooklyn Secret, chronique douce-amère d’une immigrée philippine à New York, s’est révélé décevant… Peut-être est-ce dû à la personnalité, toute en retenue, du personnage principal, interprété par la réalisatrice Isabel Sandoval, qui se met à nu dans ce récit autobiographique en miroir. Devant la caméra, Olivia-Isabel travaille comme soignante auprès d’Olga, une dame âgée de la communauté russe ashkénaze de Brighton Beach à Brooklyn. Ses gestes sont très professionnels, son attitude n’en demeure pas moins réconfortante pour la vieille grand-mère qui souffre d’être chaque jour un peu plus dépendante. Mais dans cette relation d’accompagnement bienveillant qu’on peut rapprocher de celle qui existe entre un patient et un soigné, très peu d’émotion abonde. Or, d’autres films comme Give me liberty de Kirill Mikhanovsky (également situé dans une communauté russe juive, cette fois-ci dans la Milwaukee) ou Mundane History (Tiger Award du Festival International de Rotterdam en 2010) de la réalisatrice thaïlandaise Anocha Suwichakornpong parvenaient, sans enfermer le spectateur dans une posture de voyeur, à retranscrire avec une esthétique personnelle les enjeux moraux et les tensions humaines qu’un tel lien peut engendrer, et par là même à donner un autre sens, une autre profondeur, à des gestes de soin, finalement assez banaux ou techniques.

Rien de tel dans Brooklyn Secret mais peut-être est-ce dû au sujet principal du film qui n’est pas d’explorer la relation de pouvoir entre la jeune Olivia, représentante d’une vague récente d’immigration aux States, et Olga, détentrice de souvenirs qui n’évoquent plus rien aux petits-enfants de cette communauté installée à Brooklyn depuis plus de trois générations. Brooklyn Secret procède par petites touches, par non-dits, la caméra suggère plus qu’elle ne montre. Drame intime, le film se veut aussi discret que son héroïne qui tente d’obtenir des papiers sans jamais hausser le ton. La voix de la jeune femme est souvent monocorde, sa manière de bouger, presque évanescente, trahit sa peur d’être arrêtée. Olivia semble en permanence vouloir s’excuser d’être là, un peu problématique pour un personnage principal. Si le contexte politique du film est ultra-contemporain – l’administration Trump– la réalisatrice est parvenue à donner une dimension atemporelle et agéographique au récit. Spectateurs alléchés par la possibilité de voir votre quartier préféré de New York, filmé sous toutes les coutures, passez votre chemin. C’est aussi l’autre déception du film : la beauté – à la fois architecturale et communautaire– de Brighton Beach – merveilleusement filmé par James Gray dans son triptyque Little Odessa, We Own the Night et Two Lovers (voir mon intervention Filming ethnicity in James Gray’s movies au colloque Ethnic Filmaking in the Americas au Zentrum für interdisziplinäre Forschung de l’université de Bielefeld) est complètement éludée ici.

Et puis il y a aussi la manière apolitique de traiter l’identité intime d’Olivia. Le personnage principal est une femme trans et le film se fait l’écho du changement de sexe de son réalisateur, Vincent Sandoval, devenu Isabel Sandoval. Que la transsexualité ne soit pas le sujet du film -contrairement à d’autres métrages comme le récent Coby de Christian Sonderegger– soit. D’autres œuvres récentes choisissent de faire du genre de leurs héros, un trait identitaire non saillant qui vient compléter les autres, on pense ainsi à Benson, personnage ado noir et gay de la série d’animation geek Kipo dont le coming-out, traité narrativement tout en douceur, tranche dans la médiatisation plus militante des identités LGBT  ici ou là. Mais dans Brooklyn Secret, cette transsexualité, qui reste quand même au cœur du récit puisqu’elle constitue le secret du titre français qui menace la passion naissante entre Olivia et Alex (le beau Eamon Farren), le petit-fils d’Olga, ne débouche jamais sur un acte cinématographique intéressant.

Olivia, allongée sur son lit, lit L’amant de Lady Chatterley, posture finalement assez conventionnelle, presque bourgeoise, pour la femme insatisfaite qui rêve de passion : on aurait aimé un peu plus de folie dans Brooklyn Secret, non parce qu’on l’associe à des personnages de trans plus flamboyants ou étranges, à l’instar d’Hedwig dans le cultissime Hedwig and the Angry Inch réalisé en 2001 par John Cameron Mitchell ou plus récemment Tania dans Brève histoire de la planète verte  (Teddy Award à la Berlinale), mais parce que l’on est convaincu que cette expérience mérite d’être associée à des traitements cinématographiques audacieux qui rendent compte de toute la complexité d’un tel acte.

1 juillet 2020 / 1h 29min / Drame
De Isabel Sandoval
Avec Isabel Sandoval, Eamon Farren, Ivory Aquino
Nationalités américain, philippin

 

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