L’ombre de Staline, Agnieszka Holland, en salles le 22 juin

Avec ce biopic très romanesque, la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland s’interroge sur les liens pervers qui peuvent exister entre journalisme et politique. De Moscou à l’Ukraine, en passant par Londres, le Pays de Galles et New York, deux journalistes haut en couleur s’affrontent. D’un côté, le jeune idéaliste risque-tout Gareth Jones, ex-diplomate issu d’un milieu modeste, élevé au Pays de Galles, avant de devenir le conseiller aux affaires étrangères du premier ministre britannique David Lloyd George. Sa fougue et sa jeunesse le desservent… tout comme son impérieux désir de jouer les chasseurs de scoop.

A la faveur d’une mission diplomatique, il a décroché une interview d’Hitler, alors en pleine ascension, mais les ministres britanniques n’arrivent pas à le prendre au sérieux. Limogé, avec tout de même une lettre de recommandation conçue de manière à lui ouvrir toutes les portes des palais dorés, il atterrit à Moscou où il espère réitérer son exploit allemand et recueillir les confidences du deuxième grand homme politique de l’époque : Staline.

La durée de son visa ayant été raccourcie, Gareth Jones vient prendre conseil auprès de Walter Duranty, correspondant du New York Times à Moscou de 1922 à 1936. Le journaliste chevronné est l’exact opposé de Jones. Lauréat d’un prix Pulitzer, il manie le verbe avec prudence et discrétion. Ses parties fines, où s’échangent opium et femmes peu farouches, attirent tout ce que la ville peut accueillir d’intellectuels désœuvrés. Face au terrien Jones, fier de ses racines campagnardes, doté d’un sens moral incorruptible et opiniâtre comme une mule, Walter Duranty se révèle désemparé. Il vient de rencontrer une personne dont il ne pourra acheter le silence. Car en Ukraine, dans le froid glacial des baraquements de fortune, des millions de camarades réduits en esclaves agricoles, meurent de famine, une famine orchestrée par Staline.

L’ombre de Staline est basé sur des faits et personnes qui ont existé. La grande famine, ou Holodomor, qui eut lieu en Ukraine et dans le Kouban entre 1932 et 1933, fut révélée à l’opinion publique internationale par les articles de Jones, publiés dans de nombreux quotidiens tels que The Manchester Guardian ou le New York Evening Post. Walter Duranty, qu’on dit avoir été proche de Moscou, fit publier plusieurs démentis. Cette bataille de mots et de vérités -car le thème principal du film est bien ce que l’on entend par vérité– n’occupe que la toute fin du film. La réalisatrice a préféré s’attacher à dépeindre le voyage en enfer du jeune Mr Jones dans les champs ukrainiens. Mr Jones est d’ailleurs le titre original et forcément plus à propos du film d’ Agnieszka Holland tant il souligne, par sa dimension commune -Jones est un peu l’équivalent britannique de Dupont- la petitesse et l’anonymat du jeune gallois aux yeux des riches plumitifs ne fréquentant que les salons et antichambres courtisanes des palais du pouvoir.

Les deux acteurs principaux – Peter Sarsgaard dans le rôle du visqueux Duranty et James Norton dans celui de l’intrépide Gareth Jones- sont excellents et leur face à face vaut vraiment le détour. Mais, ce qui cinématographiquement,  confère une certaine valeur ajoutée à ce film historique au scenario de facture classique, est une esthétique personnelle qui fait parfois glisser le film vers des sentiers fantastiques moins balisés. Des effets de prisme avec les portes aux reflets de l’hôtel Metropol -symboles d’une cartographie mentale qui menace d’éclater – au gros plan sur la bouche du diplomate révélant les miroitements d’une étrange dent en or, sans oublier les contrastes saisissants entre l’intérieur d’une grange et la terre blanche souillée par le cadavre d’un corps dévoré par des villageois cannibales, on retrouve certaines ambiances inquiétantes, à la limite du surnaturel, dont la réalisatrice avait parsemé son précédent film, Spoor , thriller rural où des loups semblaient avoir décidé de rendre justice en éliminant l’un après l’autre les chasseurs d’une petite communauté perdue au milieu d’une région polonaise encore sauvage.

En dépit d’une ou deux longueurs, et d’une voix off fictive plutôt superflue, celle de Georges Orwell qui établit le lien entre le journaliste et le fermier Jones d’Animal Farm, L’Ombre de Staline est une réussite. A découvrir pour méditer sur ce que le journalisme -surtout en ce moment- doit et devrait être.

 

 

22 juin 2020 / 1h59min / Biopic, Drame
De Agnieszka Holland
Avec James Norton, Vanessa Kirby, Peter Sarsgaard…
Nationalités : polonais, britannique, ukrainien

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