Monsieur Deligny, vagabond efficace, Richard Copans, 25 mars en VOD

Alors que nous sommes plus que jamais confrontés à nos propres peurs et névroses, enfermés pour cause de confinement, sort en VOD (vidéo à la demande) ce magnifique film de Richard Copans, consacré à Fernand Deligny, éducateur d’enfants et adolescents labellisés délinquants ou psychotiques… Des êtres qui, très tôt, connaissent l’enfermement dans des asiles d’aliénés, des instituts médico-pédagogiques, des centres de détention ou des maisons de redressement pour mineurs… Des lieux où comme l’écrit Deligny, l’invivre est prévu pour de jeunes êtres humains que les autorités (éducatives, punitives, médicales) jugent incurables, insupportables, invivables

Le parcours de Deligny, lui-même symbole d’autorité contre son gré, est semé d’errances, de fuites, de ruptures, de nouveaux départs ; ce cheminement, autant géographique qu’intellectuel, témoigne de ce désir permanent d’air frais, de liberté absolue. A 20 ans, Deligny se rêve écrivain (une passion qui ne le quittera jamais) mais l’apprenti-auteur devient éducateur à l’asile d’Armentières, dans le Nord, puis instituteur en 1938. Modeste, il écrit : « Je crois que je ne leur apprenais rien et c’est pour cela que je me trouvais à l’aise, mais par la force des choses, ils apprenaient quand même. »Pour Deligny, le hasard, le jeu, ne freinent pas l’instruction, bien au contraire. C’est à l’instituteur, à l’éducateur, de se mettre à l’écoute des pensionnaires, de les regarder et de se départir d’idées préconçues.

Si les adolescents sont réceptifs à Beethoven, ce n’est pas pour les qualités musicales de son oeuvre mais pour le halo de lumière que reflète le disque gondolé quand il tourne. Très vite, Deligny, qui doit aussi se contraindre à respecter le cadre asilaire, décide de faire de l’asile (où les gardiens ont remplacé les infirmières -on n’en dénombre aucune) un refuge et non une prison. Il se plaît à raconter comment pendant la seconde guerre mondiale, à la faveur d’un bombardement, 200 supposés fous s’échappèrent et après plusieurs années, on n’entendit plus parler d’eux, preuve qu’ils étaient parvenus à se fondre dans la masse, à s’inventer leurs propres vies, avec des familles, des métiers…

Parallèlement à son travail de décloisonnement des pratiques, à ses créations d’ateliers libres, avec la complicité de gardiens qui en avaient assez d’être des gardes-chiourmes, Deligny continue d’écrire et publie en 1945 son premier grand ouvrage Graine de Crapule, une série de « conseils aux éducateurs qui voudraient la cultiver. » Le ton est délibérément sarcastique, voire moqueur. Extrait : « quand tu auras passé trente ans de ta vie à de subtiles théories psycho-pédiatriques, médico-pédagogiques, psychanalo-pédotechniques, à la veille de ta retraite, tu prendras discrètement une charge de dynamite et tu feras sauter un quartier de taudis et tu auras accompli plus qu’en trente ans. » La première partie du  documentaire de Richard Copans, dont on avait aussi beaucoup apprécié Un amour, chronique d’un amour pendant la seconde guerre mondiale entre les Etats-Unis et la France sorti en 2014, insiste sur le lien établi par Deligny entre parcours thérapeutique (ou itinéraire d’aliéné) et conditions éco-sociales : les gamins qui finissent enfermés traînent des casseroles depuis l’enfance, tous ne sont pas égaux devant la médecine psychiatrique.

Le film de Richard Copans prend très tôt la route car au coeur de la thérapeutique (pas forcément conçue comme telle par Deligny), le déracinement est nécessaire. Il faut extirper les jeunes stigmatisés de leur entourage, de leur ville d’origine, afin de leur offrir l’anonymat qui préserve, et surtout une possibilité de recommencer loin de tout, notamment dans le Vercors. Après la fermeture dans le Nord de son centre d’observation (plutôt un centre de triage d’après ses propres dires), les responsables s’inquiétant des expérimentations de Deligny, l’éducateur créé une structure appelée La grande cordée. Les gamins envoyés aux quatre coins de France ont, comme l’écrit Deligny, tout pris : « électrochocs, traitements insuliniques » et tous les supplices qu’on faisait autrefois subir aux patients psychiatriques. Quand ils rencontrent Deligny pour la première fois (et parfois unique fois), le courant passe immédiatement car l’éducateur, qui refusait tout étiquetage, met systématiquement le feu au dossier médical devant les yeux ébahis des pauvres gamins. La plupart d’entre finit par s’acclimater à la vie de tous les jours, loin des centres de santé, et deviennent paysans, mécaniciens, boulangers…

Le documentaire adopte une approche chronologique pour retracer la vie de Deligny, de sa famille et de leurs nombreux pensionnaires… Une voix off lit des extraits du journal, des publications et livres de Deligny (Les Vagabonds efficaces et autres textes, Adrien Lomme…). La correspondance entre Deligny et François Truffaut introduit les liens de l’éducateur avec le cinéma. Truffaut, en pleine écriture des 400 cents coups, rencontre Deligny par l’intermédiaire d’Hervé Bazin. Il rend visite à l’éducateur à Saint Yorre. Celui qui deviendra l’une des figures majeures de la Nouvelle Vague a eu une jeunesse mouvementée (placement dans un Centre d’observation des mineurs délinquants à Villejuif qui dépendait de l’unité psychiatrique, séjour en prison, tentative de suicide et internement), et le sort de l’enfance en danger l’émeut au plus haut point. Il offrira 25 000 francs à Deligny (le prix d’une chèvre écrit-il).

Mais le désir de cinéma est bien antérieur à la rencontre avec Truffaut. La caméra apparaît dès 1947, elle est utilisée, parfois même sans film, faute d’argent. En 1955, Deligny qui aimait projeter Etoile de Mer de Man Ray à ses pensionnaires, publiait déjà La caméra, outil pédagogique bien avant l’existence d’ateliers vidéo dans les groupes d’entraide mutuelle (GEM) ou la création de festivals comme Les Rencontres Vidéo en Santé Mentale dédiés à cette singulière production par et pour les malades (on dirait usagers aujourd’hui). Le film de Deligny Le moindre geste sera montré à Cannes en 1971 après être passé de mains en mains, coproduit par SLON (Société pour le Lancement des Œuvres Nouvelles), structure fondée par Chris Marker afin de faire découvrir au public des « films qui ne devraient pas être. » Pour Deligny, le film permet d’organiser le temps des pensionnaires-acteurs, c’est le film qui fait Loi comme l’affirme Josée Manenti, coréalisatrice et complice communiste de longue date. Mais, pour l’éducateur c’est aussi une manière d’offrir une visibilité à ces êtres rejetés en marge de la société : « on les a traités de caractériels, de débiles, de déficients, ils ont l’occasion de montrer (…) Mise en scène : non mais mise au clair, mise en public. »

Que penserait Deligny, lui, qui s’est engagé auprès des enfants autistes, de cette psychiatrie citoyenne d’aujourd’hui qu’on nous vend comme le remède à tous les maux ? De ces « entendeurs de voix », de ces « autistes de haut niveau », ou de toutes ces autres tribus de malades qui se semblent pouvoir exister qu’ensemble mais toujours sous la houlette d’un psychiatre, en auto-revendiquant un label de fou pourtant jugé autrefois stigmatisant, en s’inventant de nouvelles étiquettes ? De ces gamins diagnostiqués TDHA, abrutis à coup de médicaments dès l’âge de 8 ans ? Lui, qui rêvait de trouver un moyen de communiquer hors du langage, cette matière de l’institué, auprès de Jean-Marie, enfant mutique issu de la banlieue de Châteauroux, ni sourd ni muet, qualifié d’enfant sauvage ? Que penserait-il du recul de la psychanalyse ou du mépris affiché par de nombreux parents, éducateurs et soignants pour toute tentative de saisir l’individu dans sa singularité ? Le documentaire ne le dit pas mais en dépeignant cet homme frondeur, à la fois libre comme l’air et profondément altruiste, on l’imagine bien volontiers amusé et inquiet à la fois… Deligny, le vagabond efficace est un documentaire à voir de toute urgence pour redécouvrir à la fois l’oeuvre et le travail fécond de cet éducateur hors du commun.

MONSIEUR DELIGNY, VAGABOND EFFICACE un film de Richard Copans – Bande annonce from Shellac films on Vimeo.

25 mars 2020 en VOD / 1h 35min / Documentaire
De Richard Copans
Avec Jean-Pierre Darroussin, Mathieu Amalric, Sarah Adler
Nationalité français

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