Enquête au Paradis, Merzak Allouache, 17 janvier 2018

Enquête d’une femme sur une pornographie sacrée.

Avec leur vrai faux documentaire « Enquête au Paradis » le cinéaste algérien Merzak Allouache et la journaliste/comédienne Salima Abada démythifient la propagande politico-islamiste et les prédicateurs salafistes. Décapant.

Nedjma ne lâche rien. Elle fonce. Elle sillonne son pays, l’Algérie, avec sur son PC (ou Mac) mobile, une vidéo de 3,4 minutes à voir coûte que coûte. La jeune journaliste, cheveux défaits, questionne, interpelle. Elle insiste, si, comme souvent, on lui répond à côté. On pense tout de suite à la blonde Agnieszka (Krystyna Janda), de « L’Homme de Marbre » (1977) d’Andrzej Wajda, sans cesse en mouvement, et en questionnement, à la limite de l’hystérie, en quête du destin oublié de l’ex ouvrier modèle Birkut des chantiers navals polonais de Gdansk. Un acharnement « beau comme un rêve d’Octobre » dira Jean-Luc Godard.

Là, en 2016/2017, loin de la Baltique, des rives de la Méditerranée aux confins du Sahara, Nedjma, veut savoir ce que ses compatriotes pensent de ce prêche salafiste/wahhabite d’un Imam décrivant avec des détails quasi affriolants, les délices qui attendent chaque Djihadiste, une fois au Paradis, avec 72 vierges rien que pour son plaisir orgiaque, sans même oublier la Vaseline ! Cet Imam est une star des réseaux sociaux. Nedjma enquête. Aidé d’un jeune collègue, négociateur/chauffeur, la rassurant par son humour distancié. Nedjma veut savoir. Merzak Allouache l’a suit. Sa caméra l’accompagne. Le réalisateur se fait oublié. Un simple cadreur. « Mesdames et Messieurs, voici, ce soir, un documentaire de Mlle Nedjma, journaliste indépendante… »


Nedjma est une comédienne : Salima Abada. Mustapha, son collègue également : Younès Sabeur Chérif. Sa maman aussi : Aïda Kechoud. Nous les nommons, comme pour bien nous en persuader.
Tous les autres personnages du film sont AUTHENTIQUES. De vrais gens. Célèbres, renommés ou, souvent, anonymes : des jeunes garçons dans la rue ou au cybercafé, dans une maison de jeunes ou appuyés au mur, des paysans du sud, un éducateur de sport, un psychiatre, d’autres Imams, deux militants pour la Démocratie. Et des femmes. Une dramaturge, une actrice, une chanteuse, une écrivaine,  une peintre, deux militantes féministes rescapées des abominables années 90, « où l’on rangeait tout dans la maison, sachant que nous ne serions peut être plus là le soir » se souvient l’une d’elles. Mais aucune autre, jeune ou vieille, portant le voile ou pas, à Alger, Mostaganem ou plus bas ! C’est plus cruel et tragique, pour Nedjma et pour nous que toutes les vidéos meurtrières dont nous ne sommes pas épargnés. Aussi à cet instant, Merzak Allouache, le cinéaste expérimenté et talentueux («Omar Gatlato », «Bab El Oued City», «Le Repenti», « Les Terrasses » etc…et l’énorme succès « Chouchou »)  reprend la main et son bien.

Sur le chemin du retour du périple, la voiture s’arrête au bord du désert. La journaliste s’éloigne. Allouache enfin, la « lâche » un peu. Il la laisse partir à travers les dunes, seule, de dos, une clope à la main. Plan fixe. Noir et Blanc. Une légère brise dans les rares palmiers. Toute la détresse devant l’Inaccompli, parmi et pour les « sœurs ». C’est beau et vrai comme le plan ultime de «Morrocco» (« Cœurs brulés », 1930) de Josef Von Sternberg, quand Marlène (Dietrich) s’éloigne vers on ne sait quelle chimère à travers le Sahara tourmenté. « Ma liberté passe par la liberté de la femme. Je ne dis pas ça par un quelconque féminisme, mais par simple égoïsme »  dit plus tôt dans le vrai faux Doc’, le grand écrivain et journaliste Kamel Daoud. L’auteur de « Meursault contre-enquête » en profite pour nous appeler à regarder ce qui se passe et s’est passé en Algérie pour mieux comprendre ce qui se passe en France. Pour lui, « le Paradis est le concept le plus dévastateur qui existe »


Un autre interlocuteur insiste sur le fait que la jeunesse n’a désormais plus d’autre interlocuteur qu’Internet, alors que l’État, et la plupart des enseignants et parents ont baissé les bras.
Un autre encore rappelle que le prêche de l’Imam, importé, du reste, du wahhabisme saoudien, à coups de dollars, a tout de la « pornographie sacrée » et n’est  appel à « la consommation ». En contre-champ, Nedjma, enfin, sourit. Et nous avec elle. Elle a bousculé l’image tenace d’une Algérie immobile. Et qui sait,  peut-être qu’ailleurs aussi. Après tout, avec Allouache, elle a réussi son enquête sur une « pornographie sacrée » et une imposture idéologique.

Date de sortie : 17 janvier 2018 (2h 15min)
De Merzak Allouache
Avec Salima Abada, Younès Sabeur Chérif, Aïda Kechoud…
Genre : Documentaire
Nationalités : français, algérien

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