Film culte (10) : Deep end de Jerzy Skolimowski (1970)

Porté par la rétrospective Jerzy Skolimowski de l’édition 2011 du Festival Paris Cinéma, Deep End a bénéficié d’une réédition en DVD et Blue Ray chez Carlotta pour celles et ceux qui l’auraient raté en salles. L’occasion de découvrir le film fétiche d’Étienne Daho, et de toute une génération. Une édition qui réserve de belles surprises dans les suppléments avec notamment un documentaire de 75 mn très bien ficelé qui revient sur les conditions de tournage du film, une réflexion sur les scènes coupées et la lecture de l’article rédigé par Étienne Daho pour le quotidien Libération.

Deep End aurait dû s’appeler Starting Out, titre original prévu par le réalisateur polonais. Mais, au dernier moment, changement de cap : le nouveau titre convient mieux à l’histoire sombre portée à l’écran. Inspiré d’un fait divers macabre, Deep End est bien un conte noir sur l’éveil à la sexualité d’un adolescent, employé d’une piscine de l’East End londonien, qui se retrouve piégé dans la toile d’araignée tissée par sa belle collègue, la flamboyante rousse Susan (Jane Asher), une femme libérée.

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Au contact d’une provocatrice, Mike, un jeune homme au teint d’albâtre et aux manières timorées (John Moulder-Brown), découvre une sexualité glauque où le désir se marchande et perd ainsi son innocence. On pourrait croire que Jerzy Skolimowski a choisi, en mettant en scène un jeu pervers de domination et de fascination, de dépeindre le passage à l’âge à l’adulte d’un jeune des faubourgs « mal dégrossi ». Mais, si son emploi aux bains ouvre à Mike tout un univers de fantasmes, le film ne montre pas l’émancipation affective et sexuelle du personnage principal (son nouveau départ) mais l’impasse existentielle à laquelle il se heurte, soulignant ainsi les affres de la passion, la dangerosité de la jalousie et la tristesse du sexe facile.

Bien plus qu’un portrait du Swinging London, Deep End marque la réappropriation d’un univers fantasmé par le réalisateur. Presque entièrement tourné en Allemagne, dans les Bavaria Studios, la genèse du film est en soi une farce qui fait écho au jeu de dupes de Susan et Mike. Le documentaire révèle que Christopher Sandford qui interprète le petit ami de Susan a non seulement contribué aux dialogues en improvisant régulièrement mais qu’il a également servi de répétiteur pour montrer aux acteurs allemands comment prendre un accent cockney. Pourtant, au final, la magie opère et le spectateur a vraiment l’impression d’être transporté à Londres.

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Jerzy Skolimowski est un petit farceur qui aime jouer avec les codes cinématographiques et parsemer son œuvre de clins d’œil plus ou moins autobiographiques. Le réalisateur apparaît dans Deep End, de manière furtive, dans la scène du métro où il lit un journal communiste. Subtil hommage à Hitchcock ou adresse cryptée au public polonais qui connaît les raisons de l’exil du réalisateur, Jerzy s’amuse tout en instruisant.

Pour filmer la scène du cinéma porno, Jerzy décide d’être également le réalisateur du film porno, La Science du Sexe, diffusé à l’écran. Les acteurs bavarois auraient, paraît-il, beaucoup apprécié de participer à cette mise en abime qui, à l’époque, tournait en dérision un genre de cinéma très en vogue.

Si Jerzy aime parsemer Deep End de moments cocasses, sa réalisation ne doit rien au hasard. C’est une véritable réflexion sur le cinéma qui a accouché de ce chef d’œuvre. Très influencé par Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, le réalisateur a tenu à doter son film de superbes couleurs. Il a fait repeindre l’extérieur du club de Soho. Lorsque des raccords existaient entre les scènes tournées à Londres et à Munich, il a fait preuve d’ingéniosité, utilisant un seul élément du décor comme la grille du parc de Munich et celle du parking de Londres pour lier les deux séquences et faire croire que Deep End a été filmé en un seul endroit.

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Mais la réussite de Deep End doit surtout à l’intelligence d’un réalisateur qui, alors qu’il se remettait difficilement de ce qu’il considérait comme la pire aventure cinématographique de toute sa carrière – Les aventures du brigadier Gérard-, a su s’entourer de talentueux acteurs – Jane Asher, le jeune John Moulder-Brown, Diane Dors, Christopher Sandford, Burt Kwouk de La Panthère Rose -, s’appuyer sur la musique de Cat Stevens et du groupe de rock expérimental allemand Can, pour décrire, caméra au poing, avec des mouvements fluides, la plongée en eaux troubles d’un adolescent en passe de devenir meurtrier par amour.

Pour toutes ces raisons, Deep End est un film à (re)-découvrir.

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DEEP END,  un film de Jerzy SKOLIMOWSKI | Comédie dramatique | États-Unis | 1970 | 95mn | Couleurs

Suppléments DVD :

  • POINT DE DÉPART : LE TOURNAGE DU FILM « DEEP END » DE JERZY SKOLIMOWSKI (2011 – Couleurs – 75 mn)
    un film de Robert Fischer.
  • « DEEP END » : SOUVENIRS DES SCÈNES COUPÉES (12 mn)
    Jerzy Skolimowski, John Moulder-Brown et Barrie Vince reviennent sur les scènes du film qui semblent perdues à jamais, y compris une fin alternative.
  • « DEEP END », C’EST MOI ! (4 mn) Étienne Daho lit l’article qu’il a rédigé pour Libération lors de la ressortie du film en salles.
  • BANDE-ANNONCE 2011

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