Les éléphants dans la brume, Prix du Jury Un Certain Regard, Cannes, Abinash Bikram Shah, 23 septembre
Lauréat du Prix du Jury Un Certain Regard au dernier festival de Cannes, le film népalais Les éléphants dans la brume, prend le temps d’installer une atmosphère à la fois envoûtante et oppressante. Ce premier long-métrage du réalisateur Abinash Bikram Shah débute comme une peinture ethnographique d’une communauté kinnar sise en lisière de forêt. Les Kinnars (ou de manière moins formelle les Hijras) sont des personnes du troisième genre, le plus souvent nées hommes mais vivant et s’identifiant comme des femmes.
Ayant fait voeu de chasteté, elles ont subi une émasculation à la suite d’une cérémonie sacrée et sont révérées pour leurs pouvoirs de bénédiction des unions, des grossesses et des enfantements. La spiritualité relative aux Kinnars est complexe et le film, pour ne pas sacrifier à l’enquête policière qui est au coeur du récit, se contente de donner un aperçu des rites et croyances associés à cette population népalaise et indienne particulière. Néanmoins, plusieurs images de rituels font partie des plus belles séquences du film, comme cette intronisation d’une nouvelle membre dans la communauté au cours d’une procession de lanternes ou bien encore les ultimes minutes du film (qu’on ne révélera pas complètement), entre malédictions et communion avec la Nature et le divin.
Au début du film, la cohabitation entre villageois et Kinnars se déroule plutôt sans encombre. Elles font partie de l’écosystème local, présidant aux fiançailles et aux mariages. Les femmes enceintes se confient volontiers à elles, et toute la population les remercie d’empêcher les éléphants violents de venir piétiner leurs maisons. Des sortes de battues aux flambeaux sont organisées par les Kinnars, afin d’apaiser les éléphants et remplir ainsi leur mission de protection. Plutôt lent les 30 premières minutes, le rythme du film s’accélère après la disparition d’Apsara, événement déclencheur qui fait basculer Les éléphants dans la brume en mode thriller.
Apsara est celle qui fait tache. Comme le dit une autre Kinnar, elle « parle avec des mecs au téléphone », aspire à devenir une « vraie femme » à Katmandou, bref, les missions spirituelles assignées aux 3e genre et qui justifient à elles seules la relative tolérance de la société népalaise à leur égard ne lui suffisent pas. Arborant sa perruque blonde platine dans des ruelles glauques où le sexe se monnaie, Apsara est celle par qui le déshonneur arrive. Apsara fait honte à sa communauté, à tel point qu’au début personne, à part Pirati, la matriarche, ne se soucie de sa disparition. Pirati est l’antithèse d’Apsara. Toujours calme et douce, aspirant à une vie de couple avec un vieux musicien local, elle a gravi les échelons de la communauté kinnar et se meut avec aisance dans les différents mondes.
Le film est autant l’histoire d’Apsara que de Pirati. La disparue agit comme une révélatrice des désirs cachés ou enfouis sous les convenances, rituelles et sociales. Pirati éprouve de la culpabilité car elle avait l’intention de quitter sa communauté pour convoler avec son musicien et elle n’a pas répondu aux appels d’Apsara le soir de sa disparition. Le potentiel assassinat d’Apsara dévoile l’hypocrisie de la société et la corruption de la police. Les Kinnars sont acceptées tant qu’elles restent à la place qui leur a été assignée. Les femmes hétérosexuelles ferment les yeux sur la bisexualité de leurs maris volages à condition que celle-ci reste secrète.
Assez vite, l’insistance de Pirati pour connaître la vérité se heurte à une opposition qui laisse éclater au grand jour l’homophobie des villageois. Pushpa Thing Lama livre un grand numéro d’acteur (d’actrice). Son visage déterminé, hiératique et digne, est filmé sous toutes les coutures, éclairé par des torches dans la forêt, ou par les néons de la ville des bordels, tantôt baignant dans le clair-obscur ou les lumières stroboscopiques. Si le film montre que rien n’est gagné (malgré les avancées sociales) pour les Kinnars, il dépeint une belle sororité. Au fil de l’enquête, la rivalité entre Pirati et Joon et les jacassements un peu pétasse des filles « il a des gros yeux, un micro cul, des oreilles de chèvre et des joues comme des mangues dessechées » lors de la description d’un suspect, laissent place à une entraide sans faille, comme on aimerait bien qu’elle existe plus souvent entre femmes hors cinéma. Ajoutons que la photographie (signée Noé Bach) est superbe et l’histoire prenante. Les éléphants dans la brume est un film qui a amplement mérité son prix à Cannes.
23 septembre 2026 en salle | 1h43min | Drame, policier
De Abinash Bikram Shah
|Par Abinash Bikram Shah
Avec Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma…
Titre original : Elephants in the Fog






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