Marco Pantani a débranché la prise, Jacques Josse, La contre allée

Le Tour de France reste à jamais lié à mon enfance et aux après-midis trop chauds passés en Espagne, à la maison, volets baissés, devant le poste de télévision qui diffusait la Grande Boucle. Et si aujourd’hui, je ne connais pas l’identité des trois quarts des cyclistes qui s’élanceront en juillet prochain, je garde une affection particulière pour cette compétition sportive, et pour l’un des sportifs les plus célèbres des années 90 : Marco Pantani, honoré dans Marco Pantani a débranché la prise de Jacques Josse.

Avec une suite de 98 courts chapitres, comme autant de courses ou d’étapes gagnées, le poète et romancier Jacques Josse signe un très beau livre retraçant l’itinéraire météorique du cycliste italien Marco Pantani. L’écriture de Josse est brève, fluide, réduite au strict minimum. Elle n’en est pas moins expressive et efficace, à l’image des coups de pédale d’un peloton lancé à toute allure sur les routes françaises. Marco Pantani a débranché la prise se lit d’une traite, vite, mais laisse un souvenir certain.

Il choisit la montée vers le Plateau de Beille, en Ariège, où s’achève la onzième étape, pour porter l’une de ces estocades dont il a le secret (…) C’est la première fois que le Tour s’offre une escale là-haut, dans la torpeur des champs de cailloux, là où seuls l’aigle royal, le grand tétras, la martre et l’isard trouvent refuge leur goût. La pente pour y accéder est sévère. La végétation à peu près nulle. La dureté des lieux lui plaît. Son corps bouge en cadence, tout en force maîtrisée. Il gagne l’étape.

Jacques Josse se met à l’écoute du corps, de la machine Pantini. Il n’omet pas les multiples chutes, la double fracture ouverte tibia-péroné après une collision avec un chauffard lors de la course Milan-Turin. Toutes ces épreuves ont laissé leur empreinte sur le physique du jeune cycliste, mais aussi sur son mental. Alors que le sort semble s’acharner sur lui, Pantani remonte en selle, inlassablement. Celui que l’on avait surnommé il Diablito parce qu’il n’était que le dauphin du Diablo Claudio Chiappucci marque les esprits et s’impose dans la montagne. Mais malgré son endurance et son panache, il n’a pas encore l’étoffe d’un grand : Pantani se voit affublé d’un surnom quelque peu moqueur, l’Elefantino, qui renvoie à ses grandes oreilles. Qu’importe, Pantani affute ses armes, son style (bandana sur crâne rasé, diamant à l’oreille) : il devient Il Pirata, un sportif flamboyant qui assure le show en démarrant à toute vitesse quand personne ne l’attend.

Malgré, ou peut-être à cause de son petit gabarit, il parvint à s’imposer face aux colosses sur roues (Abraham Olano, Jan Ullrich, Bjarne Riis) en remportant le doublé Giro-Tour en 1998. Le tour de force de Josse n’est pas de nous faire revivre (il y réussit très bien) les étapes mythiques – l’arrivée sous la pluie de Pantani aux Deux Alpes – qui ont forgé sa légende mais de nous faire entrer dans son intimité, sa manière d’être et de penser.

27 juillet 1998, col du Galibier. © Fablet / L’Equipe / Presse Sports cyclisme – L’Équipe

S’il fait parler beaucoup de lui à cause de son look, Pantani reste un taiseux, un solitaire qui semble porter en permanence un regard mélancolique sur la course, les événements. Josse s’intéresse à la jeunesse du Pirata, au sein d’un milieu ouvrier et d’une famille aimante. Très tôt, Pantani a travaillé pour gagner sa vie.

A Cesenatico où il rejoint son premier club, ses amis se rappellent « l’étincelant (et trop grand) vélo rouge offert par le grand-père (…) Un autre le revoit en vendeur de plage, foulant le sable, glacière à l’épaule, pour fourguer paninis, fougasses, piadines et cornets parfumés aux vacanciers. »

Josse saisit Pantani dans son temps (l’Affaire Festina et la lutte contre le dopage) et son milieu, les copains et tifosi de Cesenatico, les discothèques de l’Adriatique… Malgré ses succès, l’enfant du pays aime retrouver les siens et faire la fête avec ses proches. Après quoi court-il ? La victoire bien sûr mais Josse décèle, derrière ce regard triste, autre chose : une envie d’affronter plus grand que soi, plus fort, jusqu’à en souffrir, et seule la montagne peut lui offrir cette sensation.

Ce n’était peut-être pas l’intention de l’auteur mais son écriture se révèle justicielle, elle rend sa dignité à un personnage déchu qui a été dépossédé d’une deuxième victoire au Giro après un contrôle antidopage pour le moins surprenant, où il restera le seul à avoir été testé positif. Lors de l’affaire Festina, Richard Virenque n’avait pas été l’unique coureur de son équipe à être reconnu coupable de dopage. Jacques Josse montre l’acharnement des instances internationales du cyclisme contre Pantani.

Son écriture, limpide, dévoile une justice qui s’emballe, multiplie les actions contre Pantani, déjà à terre. Le coureur sera acquitté pour la plupart d’entre elles. Il réussira sur l’étape Briançon – Courchevel (16 juillet 2000) à tenir tête à Lance Armstrong, plein d’arrogance et de vulgarité, pas encore déchu de ses titres pour des fautes ô combien plus graves que les siennes. Josse rappelle la bienveillance de Charly Gaul, autre archange de la montagne, autre maigrichon à avoir remporté le tour de France et le tour d’Italie dans les années 1950. Le vieux cycliste l’invite chez lui, au Luxembourg, pour l’aider à remonter la pente. Mais c’est trop tard, le mal est fait et, trop orgueilleux ou désespéré, peut-être les deux à la fois, Marco se réfugie dans les paradis artificiels, avant de débrancher la prise une bonne fois pour toutes en 2004, à l’âge de 34 ans.

Marco Pantani a débranché la prise, Jacques Josse, éditions La Contre-allée.

Maillot Jaune et Maillot Rose de Marco Pantani pour ses victoires au Tour de France et au Giro en 1998, Spazio Pantani, Cesenatico, 25 avril 2025 © Nausica Zaballos

 

 

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