Romeria, de Carla Simón, 8 avril

Après Estiu 93, la cinéaste catalane Carla Simón, revisite son passé familial. Quête des origines, Romeria est un film cathartique qui met à nu les secrets de famille et les hontes enfouies. Avec Estiu 83, film autobiographique, Carla Simon mettait en scène des alter-ego de sa propre famille maternelle : un oncle et une tante, leur fille, devenus famille adoptive pour Carla après le décès de sa mère, morte du SIDA. Ce film très pudique et sensible montrait les difficultés d’ajustement d’une fillette en plein deuil face à un nouvel environnement. Et déjà, le qu’en dira-t-on, les peurs des villageois et voisins lorsque la gamine se blessait en jouant… Romeria constitue une sorte de pendant à Estiu 93, avec lequel le film forme un diptyque. La réalisatrice s’intéresse ici à la famille paternelle et le résultat est gratiné. Autant Estiu 93 était une histoire de résilience, d’acceptation et de générosité, autant Romeria est une plongée en eaux troubles.

Copyright Quim Vives/Elastica Films

Certes, la photographie est solaire. Tourné en été, à Vigo, sur la côte cantabrique et au large, en plein Atlantique, le film fait la part belle aux escapades maritimes. L’héroïne de Romeria, Marina la bien-nommée, rame, nage, explore les fonds sous-marins, apprend à barrer, auprès de son oncle paternel qu’elle rencontre pour la première fois. Le double de Carla Simon, magistralement interprétée par Llúcia Garcia, n’est plus une petite fille en colère mais une jeune adulte, prête à entrer à l’université, venue chercher dans le Nord de l’Espagne, un extrait d’état civil qui lui permettra d’obtenir une bourse. Sauf qu’elle découvre qu’elle ne figure pas sur le document. Premier mensonge par omission, premier non-dit.

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L’élément marin dans Romeria a une fonction apaisante, purifiante. Mais les jeux à bord du bateau ne peuvent durer éternellement. Et en mettant pied à terre, en déambulant dans les ruelles du vieux Vigo ou sur les quais du port, Marina découvre une autre réalité. Comme le laissait supposer la taille et le confort du voilier, sa famille paternelle est très riche. Le grand-père était propriétaire d’une grande partie des chantiers du port. Au ressac de la mer s’oppose le bruit des machines. Au blanc étincelant des voiles ou des yachts flambant neufs, la coque abîmée d’un vieil esquif. Carla Simón aime les jeux de miroirs. Dans Romeria, plusieurs personnages fonctionnent par paires comme si les fantômes laissaient leur empreinte sur des vivants modelés à leur image.

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La fin du film voit Marina et le cousin Nuno (joué par le chanteur Mitch) se métamorphoser en Fons et Neus, le père et la mère héroïnomanes. Guidée par un mystérieux chat qui semble avoir traversé les âges, Marina part seule pour une immense tour située sur l’une des îles Cies, un archipel aux eaux cristallines où se réfugièrent les amoureux. Le temps n’est plus aux questions, aux interrogatoires suscitant silence ou incompréhension, Marina recrée le souvenir de ses parents, à travers notamment du journal de sa mère.

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Le film, qui avait jusqu’alors adopté une posture quasi documentaire, vire au fantastique. Exit le découpage chronologique avec les extraits de films, et les intertitres réflexifs, la réalisatrice compose même une danse allégorique où un à un, les jeunes habillés en rockers des années 80, se drapent d’un linceul blanc symbolisant ainsi une génération perdue. Si le changement de ton, assez abrupt peut surprendre, et si ces ultimes séquences peuvent paraître un peu longuettes, comparées au rythme à la fois rapide et fluide de l’enquête, impossible de ne pas être ému par le destin tragique de Fons et Neus.

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Chronique à la fois intime et symbolique d’un secret familial, Romeria propose aussi une réflexion sur l’héritage qu’on accepte ou refuse, pour ne pas commettre les mêmes erreurs que ses parents. La famille paternelle possède toutes les caractéristiques d’une organisation perverse (telle qu’elle fut définie par Racamier) : silence, mensonges, narcissisme et sexualité qui déborde (la chanson grivoise reprise en chœur par la fratrie). La scène où le grand-père distribue les billets de 50 euros à chacun de ses petits enfants pour s’assurer leur loyauté fait froid dans le dos. De même que les culpabilisations incessantes de la grand-mère : « pourquoi n’es-tu pas venir nous voir plus tôt ? » demande-t-elle à Marina alors que son père, était enfermé, tenu à l’écart du monde, dans l’impossibilité de communiquer avec quiconque. Iago, le frère qui a survécu, a endossé le rôle du loser tandis que l’aîné, Lois (Tristán Ulloa, toujours très juste) qui arrive encore à tenir tête à son père, reste malgré tout complètement dépendant comme le prouve le chantage au voilier. Dans cette famille dysfonctionnelle, personne n’est libre d’être lui-même, tous et toutes organisent leur vie selon les désirs du patriarche. Et Nuno de consommer diverses drogues comme s’il allait lui aussi prendre le même chemin que Fons.

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La scène de la danse n’a pas qu’une fonction symbolique. Par les nombreux jeux de miroirs, Carla Simón nous rappelle que l’Espagne actuelle, marquée par une montée de l’extrême-droite, défendue par la haute bourgeoisie et l’Église (une partie de l’Église tout au moins), n’est pas si différente que celle des années 1980. La Movida a laissé place à un certain désenchantement. Les fêtes patronales, en l’honneur du Saint local, sont toujours l’occasion d’oublier l’hypocrisie d’une grande partie de la société, en se livrant à toutes sortes d’excès. A cette vision d’une Espagne traditionnelle, pourrie par ses propres mensonges (sur la guerre civile, les années SIDA…), la réalisatrice catalane oppose l’intelligence et l’innocence de son héroïne. Non, Marina ne prendra pas de drogues : elle ne veut pas oublier, elle souhaite au contraire se rappeler pour enfin mettre fin au cycle de destruction.

8 avril 2026 en salle | 1h55min | Drame
De Carla Simón
Avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa

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