Le testament d’Ann Lee, Mona Fastvold, 11 mars
Des mains levées vers le ciel, des membres qui se frôlent et se contorsionnent. Le testament d’Ann Lee, biopic halluciné, montre des corps qui ne s’appartiennent plus, se perdant dans la transe et la soif de Dieu. Mona Fastvold signe un film pour le moins singulier et déroutant – mais particulièrement réussi – sur la vie d’une illuminée, Ann Lee, femme gourou qui traversa l’Atlantique pour y fonder sa communauté religieuse : les bien-nommés Shakers. Au moment où sort le film, on dénombre seulement trois membres de cette secte aux USA. Ils étaient plus de 6000 vers 1840. Attachés au travail bien fait, respectueux de l’environnement, pacifistes, ouverts au progrès technique, les Shakers suscitent pourtant l’hostilité, d’abord en Angleterre, à Manchester, où est née Ann Lee, puis aux USA, sur la côte est, où ils s’installent.
Le testament d’Ann Lee n’échappe pas au travers de nombreux films de l’ère post Me Too, à savoir transformer l’héroïne principale en figure sacrificielle dépourvue de défauts. Certes, le cheminement spirituel et humain d’Ann Lee a de quoi susciter l’admiration : dans une société britannique qui oblige les enfants des classes pauvres à travailler et qui subordonne la volonté des épouses à celle de leur mari, Ann Lee ose s’affranchir du carcan patriarcal. Si elle accepte de se marier, elle érigera assez vite la chasteté comme principe fondateur de sa communauté, à la fois pour les hommes et les femmes. Le film a l’intelligence, par sa mise en scène, son sens du cadrage et ses effets de clair–obscur, de suggérer les névroses et les parts d’ombre d’Ann Lee.
Sa frigidité, sa relation presque incestuelle avec son petit frère, son masochisme, son illettrisme qu’elle dissimule à tous… tous ces éléments dérangeants de sa personnalité sont esquissés mais la réalisatrice, soucieuse de délivrer un drame historique parfaitement reconstitué, souhaite mettre en avant le développement de la secte au travers des chorégraphies et des chants qui transportent le spectateur sur une autre planète. Daniel Blumberg qui avait remporté l’oscar de la meilleure musique pour The Brutalist (scénarisé par Mona Fastvold) signe la bande-son. Les sources primaires et secondaires utilisées par la réalisatrice sont citées dans le générique de fin et, l’approche chronologique de la narration renforce le sentiment d’un scenario particulièrement construit, sourcé, et réfléchi.
Néanmoins, l’ajout d’une voix off (censée être celle de la disciple la plus fidèle, soeur Mary, interprétée par Thomasin Mackenzie) renforce l’aspect panégyrique de l’entreprise. On en vient même à se demander si les 3 Shakers survivants n’auraient pas payé la réalisatrice pour qu’elle livre un film à la gloire d’Ann Lee… Pour apprécier ce film, il faut donc se laisser porter par le souffle épique de l’entreprise qui, au-delà de l’évocation d’une figure spirituelle méconnue, dépeint une période particulièrement riche de l’histoire des États-Unis. Rythmé par de nombreux rebondissements – miroirs des épreuves rencontrées par Ann Lee – le filme secoue au sens littéral le spectateur qui se retrouve sur un bateau sur le point de sombrer ou bien piégé dans une grange enflammée…
Enfin, il est question de foi. C’est un mot galvaudé depuis pas mal de temps (avec Ophélie Winter ou d’autres pseudos stars prétendant l’avoir)… Au final, les Shakers, qui ont scellé leur mort en se prononçant contre la reproduction, et pour la chasteté de tous leurs membres, apparaissent comme de doux dingues à la recherche d’un idéal communautaire fondé sur l’égalité des sexes (Dieu est à la fois homme et femme), le partage et la paix. Le Nouveau Monde, sanctuaire fantasmé, aura aussi été leur tombeau. C’est encore le revers du rêve américain pour de nombreux émigrants.
11 mars 2026 en salle | 2h17min | Biopic, Drame, Historique, Musical
De Mona Fastvold
|Par Mona Fastvold, Brady Corbet
Avec Amanda Seyfried, Lewis Pullman, Matthew Beard , Thomasin Mackenzie, Tim Blake Nelson







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