Urchin, Harris Dickinson, 11 février, meilleur acteur Cannes – Un certain regard

Urchin en anglais signifie oursin ou polisson, et Mike est un peu tout cela à la fois. Avec ses cheveux ébouriffés, il a perpétuellement l’air décoiffé. Charmeur, il possède aussi un sens de l’humour qui pique et appuie là où cela fait mal. Enfin, il n’hésite pas à jouer des tours à celles et ceux qui tenteraient de l’approcher d’un peu trop près. Urchin suit les errances d’un jeune homme qui sombre chaque jour un peu plus dans la marginalité. Le film est bâti comme une histoire de rédemption avec la mise en place d’un parcours social qui se présente comme une deuxième chance pour Mike mais, en fait, Harris Dickison filme une descente aux enfers.

Copyright Devisio Pictures

Pour son premier film derrière la caméra, l’acteur Harris Dickinson (vu dans Babygirl) s’est inspiré de son expérience auprès de plusieurs associations qui viennent en aide aux sans-abris. Si la filiation avec un certain cinéma britannique politique et engagé (Mike Leigh, Ken Loach) est évidente, le choix de l’acteur principal – le séduisant Frank Dillane – évacue toute forme de misérabilisme ou de noirceur. On songe d’ailleurs davantage aux premiers films, hauts en couleur, truculents, de Stephen Frears (My Beautiful Laundrette, Sammy et Rosie s’envoient en l’air) pour cet humanisme très incarné. Cette ambiguïté dans la manière de montrer la misère économique et sociale, voire même les conséquences de l’addiction, transforme la chronique sociale en fable organique aux accents fantastiques.

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Mike est d’abord un corps. On l’oublie trop souvent mais la rue ramène ceux qui y échouent aux nécessités de base : dormir, manger, se laver et baiser. Après un vol de montre qui vire à l’agression violente, Mike finit en prison. Ce n’est pas la première fois. Mais ce qui pourrait être considéré comme un accident de parcours se transforme en opportunité. En taule, Mike recharge ses batteries. Plus besoin de faire la manche, de récupérer des cartons pour dormir au sec ou de se battre avec d’autres sans-abri pour conserver ses affaires… Lorsque le jeune homme sort, il se voit proposer un toit et un travail. Mais, avec ce retour à la normalité, Mike doit réapprivoiser ce corps qui a été tant malmené. A Cannes, Frank Dillane a remporté le prix du meilleur acteur dans la sélection Un certain regard et c’est amplement mérité. La caméra filme au plus près ses cambrures, torsions, grimaces, sous la douche, devant la glace, dans une friperie. Pour ne plus sombrer, Mike doit se réconcilier avec lui-même, se faire du bien.

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Ses différentes rencontres, après la prison, sont autant de forme de sociabilisation et d’apprentissages corporels. La vendeuse de la friperie l’aide à se réapproprier son image en lui suggérant une paire de chaussures et en le complimentant sur ses choix vestimentaires. Avec Ramona et Chanelle, ses deux collègues à l’hôtel-restaurant, Mike réapprend à discuter à bâtons rompus, sans crainte d’être jugé. Avec elles, il sort le soir, danse et chante au karaoké. Enfin, en couchant avec Andrea, il se rassure sur sa propre masculinité et sa capacité à séduire.

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En miroir de ces moments de bonheur et d’espoir, les dispositifs mis en place par l’institution. Par petites touches, à travers les bribes de dialogue de son personnage principal, ballotté et culpabilisé de toutes parts, le réalisateur brocarde l’absurdité et l’effet contre-productif de certains moyens de réhabilitation (cassettes de développement personnel, justice pseudo restaurative…) Accepter un boulot de chef et assurer le coup de feu, n’était-ce pas trop de pression d’un coup ? Mike a besoin d’être touché (dans son cœur, dans son corps), comme le prouvent ses tentatives maladroites d’être aimé – il offre un cactus à l’assistante sociale – mais notre société met à distance les écorchés vifs ; elle les rappelle toujours à l’ordre, sans jamais essayer de comprendre d’où provient leur souffrance.

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A partir de cet aveu d’impuissance, la chanson un peu légère, toujours désinvolte de Mike, se meut en cri primal. L’écheveau de ses traumas se délie et ses courses nocturnes ne lui permettent plus de fuir. Les visions oniriques du début (la caverne protectrice, notamment) font place à des apparitions cauchemardesques. « Set Me Free, I’m an Animal » (titre de Sega Bodega) accompagne Mike lorsqu’il déraille à nouveau. Mais qui est réellement le monstre, lui, qui nous dérange dans nos petits conforts quotidiens ou nous, qui l’avons abandonné à une mort certaine ?

11 février 2026 en salle | 1h39min | Drame
De Harris Dickinson
Avec Frank Dillane, Megan Northam, Karyna Khymchuk

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