Retour sur un film : Baise-en-ville, Martin Jauvat, 28 janvier

Après Grand Paris sorti en 2023, Martin Jauvat revient sur nos écrans et derrière la caméra avec Baise-en-ville, son dernier film en salles depuis le 28 janvier. Son univers aux tons pastel est caractérisé par une immense tendresse pour ses personnages et les lieux filmés. Il fait dire à son alter-ego au cinéma, Corentin Perier, alias Sprite (pour les bulles du patronyme), « je te ferais visiter Chelles, il y a plein de lieux sympas. » La banlieue, Martin Jauvat, la connaît comme sa poche, il y est né et il la filme sous toutes les coutures. Mais on aurait tort d’estampiller ses réalisations de banlieusardes. Déjà, il prend à rebours les clichés souvent véhiculés dans les films français de lieux à la limite de no-go zones, gangrenées par la violence et le crime. Le cinéma de Martin Jauvat, s’il est extrêmement mobile – on y circule beaucoup, à voiture, à pied, en trottinette, en RER ou en transilien- est également pantouflard.

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Les héros de Baise-en-ville habitent des rues pavillonnaires, loin des grands ensembles. S’ils appartiennent tous à la classe moyenne, ils galèrent tout autant que leurs voisins des barres d’HLM. Derrière de nombreux ressorts comiques, Martin Jauvat cache une fine analyse sociologique des phénomènes d’enclavement résidentiel et de relégation des habitants. Pas étonnant donc que le film ait été montré lors de la 5e édition du festival Close up (ville, architecture et paysage au cinéma) en novembre dernier à Paris. Si l’on rit beaucoup en regardant Baise-en-ville – les rires jaillissaient quasiment toutes les 2 minutes de la salle – le film traite d’un profond désenchantement malgré le ton loufoque et léger des aventures rocambolesques de Sprite.

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Après avoir rompu avec sa petite amie, Sprite est contraint de retourner vivre à Chelles chez ses parents. Cette cohabitation forcée plombe son moral de doux rêveur qui sombre un peu plus quand sa mère lui confisque le bouchon de la baignoire. Sprite ne peut plus prendre de bains sauf qu’à l’instar d’Einstein qu’il adore citer, il réfléchit mieux le corps immergé ! Pour que les relations maternelles reviennent au beau fixe, il va devoir se bouger les fesses. Sprite cherche du travail mais, sans voiture, pas de travail, donc notre jeune héros s’inscrit à une auto-école. Sa monitrice est Marie-Charlotte, une femme dans la cinquantaine, cash, au look de prof de sport et au verbe fleuri.

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Alors que Sprite est hésitant, timide et gauche, Marie-Charlotte est volontiers autoritaire, déterminée et grande-gueule. Sans jamais sombrer dans le ridicule, Emmanuelle Bercot – époustouflante – campe une experte en rencontres online, qui va tenter par tous les moyens de décoincer Sprite. Il faut la voir dispenser son cours de conduite toutes fenêtres ouvertes avec The Offspring qui hurlent Give it to me, baby sur leur tube Pretty Fly (For a White Guy). Le comique de décalage s’accompagne d’un sens du rythme (et du montage) incroyable, avec la voiture qui freine d’un coup sur le « un, dos, tres… »

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La suprême intelligence de Martin Jauvat est de composer des saynètes qui déjouent nos attentes, s’amusant des stéréotypes qu’on nourrit éventuellement à propos de la banlieue. Alors qu’on pense voir Sprite rencontrer un délinquant ou tout au moins un personnage louche, il tombe nez à nez avec Ricco (Sébastien Chassagne, formidable), sorte de Ned Flanders français, le côté religieux en moins. Sprite devient son employé au sein de la start up Allo Nettoyo, spécialiste du nettoyage de pavillons après fêtes, opérant (excusez du peu ) sur toute la Seine et Marne ! Se moquant gentiment de tous ces faux bons concepts d’autoentrepreneurs qui fleurissent un peu partout, Martin Jauvat écorne aussi le politiquement correct en matière de lutte contre le sexisme avec des dialogues qui pourraient bien susciter l’ire des féministes hardcore. Le réalisateur multiplie aussi les références à la pop culture, comme ces scènes où Sprite et Ricco ressemblent à deux Ghostbusters à la différence qu’ils sont armés de sprays nettoyants.

Mine de rien, avec son incapacité à réaliser le plan foireux de sa monitrice d’auto-école qui consiste à séduire une nana dans la ville où il doit passer la nuit à bosser, histoire de ne pas galérer dans les transports au petit matin, Sprite/Martin Jauvat dessine une nouvelle forme de masculinité. Notre héros maladroit et introverti remet en cause les modèles actuels de drague virtuelle qui contribuent à une marchandisation du corps et des solitudes. Il personnifie un homme qui n’a pas peur de dire que le sexe sans sentiments ce n’est pas pour lui : les incorrigibles romantiques apprécieront !

28 janvier 2026 en salle | 1h34min | Comédie
De Martin Jauvat
Avec Martin Jauvat, Emmanuelle Bercot, William Lebghil

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