It’s Never Over, Jeff Buckley, Amy Berg, 11 février

Coproduit par Brad Pitt qui avait envisagé aux débuts des années 2000 de réaliser une fiction sur Jeff Buckley, It’s never over, Jeff Buckley est un documentaire présentant le musicien sous un nouveau jour : à travers le regard et les témoignages des femmes de sa vie. Ses petites amies, la muse Rebecca Moore qui lui inspira les chansons de l’album Grace, Joan Wasser, violoniste dans le groupe The Dambuilders, et surtout sa mère Mary Guibert qui s’était opposée au projet initial de la star hollywoodienne, prennent la parole.

Jeff et sa mère. Copyright Magnolia Pictures

Mary Guibert aurait dit à Brad Pitt : “We’re going to dye your hair, put brown contact lenses on those baby blues, and you’re going to open your mouth and Jeff’s voice is going to come out?” [On va teindre tes cheveux, te faire porter des lentilles de contact marron sur tes yeux bleu layette, tu vas ouvrir la bouche et c’est la voix de Jeff qui va en sortir]. Pour la réalisatrice Amy Berg, elle a accepté d’ouvrir ses archives familiales. Le résultat : un film à l’aspect visuel hybride, parfois carrément psychédélique, rassemblant interviews contemporaines face caméra, photos promotionnelles, captations de concerts, enregistrements de messages laissés sur répondeurs, et animations à partir des dessins de Jeff.

Jeff et Rebecca Moore. Copyright Magnolia Pictures

Dans ce biopic très riche, de nombreuses stars contemporaines comme Ben Harper ou Aimee Mann prennent la parole pour évoquer leur admiration envers cet artiste aux multiples influences. Jeff Buckley idolâtrait la chanteuse de jazz Nina Simone, mais aussi le chanteur pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, et les rockers Robert Plant et Jimmy Page. Complètement givré, il escalada d’ailleurs l’échafaudage de la scène des Eurockéennes de Belfort où se produisaient les deux musiciens des Led Zeppelin pour mieux s’immerger dans leur son.

Ben Harper. Copyright Magnolia Pictures

Jeff Buckley, véritable prodige musical, était le fils de Tim Buckley, chanteur de folk qui l’avait abandonné avec sa mère peu de temps après sa naissance. Lorsque les journalistes évoquaient son illustre parentèle, Buckley leur rappelait qu’il avait à peine connu son père, mort d’une overdose quelques semaines après avoir séjourné chez lui pour la première fois.

Jeff Buckley. Copyright Magnolia Pictures

Jeff Buckley revendiquait la musique comme seul héritage, établissant une filiation quasi spirituelle avec elle. Dans une interview accordée à Aidin Vaziri pour le magazine Ray Gun en 1994 et reprise en partie dans ce biopic, il déclarait : « J’ai fait connaissance avec la musique quand je suis né et quand je suis immédiatement tombé amoureux d’elle. La musique est devenue ma mère, mon père et mon compagnon de jeu dès ma naissance. »

Le film s’attache à montrer l’importance qu’a pu jouer sa mère dans son éducation musicale. D’après le biopic, cette ancienne pianiste renonça à toute carrière quand elle devint fille-mère. Mais elle continua de jouer du Chopin à son fils qui grandit en écoutant d’autres compositeurs classiques comme Dmitri Chostakovitch. Amy Berg donne aussi la parole à Karl Berger, compositeur renommé de jazz et arrangeur sur Grace, qui insiste sur la grande culture musicale de Jeff Buckley. Grace fut le seul album sorti du vivant de l’artiste qui mourut noyé à 30 ans dans un affluent du Mississippi.

Copyright Magnolia Pictures

Sans jamais le dire ouvertement, mais en croisant plusieurs interviews à la fois contemporaines et d’époque, Amy Berg montre l’influence néfaste qu’a joué le studio Columbia dans la détérioration croissante de l’état mental de Jeff Buckley. Après plusieurs petits concerts mémorables dans le club irlandais Sin-é de l’East Village à New York, Jeff est contacté par de nombreux responsables exécutifs de maisons de disques. Courtisé, il fait monter les enchères et signe finalement avec la Columbia connue pour avoir dans son écurie plusieurs grands noms du folk ou du rock nord-américain, tels que Bruce Springsteen et Bob Dylan. Jeff semble aux anges, il impose même aux executives sa veste en or lamée pourtant jugée trop féminine pour la pochette de l’album. Il ne se doute pas que les conditions du contrat vont mettre à mal à la fois sa créativité et sa liberté. Columbia exige 100 chansons en 5 semaines, les sessions d’enregistrement se révèlent électrisantes mais aussi éreintantes tout comme la tournée qui mène Jeff et son groupe des États-Unis à l’Australie, en passant par l’Europe et le Japon.

Copyright Magnolia Pictures

En Europe, et notamment en France, Jeff respire un peu. Le traitement médiatique est différent, loin du star-system à l’américaine qu’il abhorre tant. Le film montre d’ailleurs une séquence de Nulle part ailleurs, émission phare de Canal Plus, avec le regretté Philippe Gildas. Les ventes décollent en Europe mais stagnent aux USA où Jeff se plie de mauvaise grâce aux interviews. Il garde notamment un très mauvais souvenir de People qui l’a sacré parmi les 50 hommes les plus beaux de la planète. Joan Wasser exhibe d’ailleurs devant la caméra d’Amy Berg une copie de l’article, Jeff Buckley a griffonné dessus « Kill me Baby. »

Copyright Magnolia Pictures

Stressé, fatigué, Jeff Buckley est de plus en plus hanté, alors qu’il approche de son anniversaire, par la figure paternelle. Écartelé entre son désir de tracer sa propre route artistique et l’obsession de faire mieux que l’homme qui, par son absence, le fit tant souffrir enfant, Jeff Buckley sombre dans la dépression. Les témoignages de ces deux petites amies, et aussi celui d’Aimee Mann qu’il tenta de draguer, dessinent le portrait d’un écorché vif masquant son besoin d’amour par une fausse assurance apparente.

Copyright Magnolia Pictures

Avec une approche toujours pudique et délicate, Amy Berg tente d’éclaircir certains points d’ombre autour de la trajectoire dramatique du chanteur mais elle se garde bien de toute conclusion hâtive. Au final, le film, qui fait la part belle aux extraits de concerts et aux enregistrements, donnant souvent la parole au disparu, résonne comme un témoignage outre-tombe de Jeff Buckley, qui par sa voix et les émotions qu’il continue de partager avec nous, est toujours vivant. « It’s never over. »

Jeff Buckley et Joan Wasser. Copyright Magnolia Pictures

11 février 2026 en salle | 1h 46min | Documentaire, Musical
De Amy Berg
Avec Jeff Buckley, Ben Harper, Rebecca Moore, Aimee Mann

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