L’île de la demoiselle, Micha Wald, 25 mars
En 1541, Marguerite de La Rocque, embarque à La Rochelle pour le Nouveau-Monde. Elle a été promise à son oncle, vice-roi du Canada qui fait le voyage avec elle. Malheureusement, l’équipage découvre très vite que la jeune femme est enceinte. Marguerite est débarquée sur l’île des Démons, avec ses effets personnels et sa servante. L’incroyable destin de cette jeune noble française a inspiré Marguerite de Navarre, soeur de François 1ier, pour son Heptaméron puis la poétesse et scénariste canadienne Anne Hébert. Au cinéma, c’est le réalisateur belge Micha Wald qui s’empare de cette figure mythique de survivante pour livrer une Robinsonnade féministe.
L’île de la demoiselle est un huis clos fascinant. Le film débute sous la forme d’un flashback. Marguerite de La Rocque est de retour en France, elle reçoit une visite de Marguerite de Navarre avant son procès pour sorcellerie. Les grands hommes du Royaume s’interrogent : comment une femme a-t-elle pu survivre pendant si longtemps sur une île aussi inhospitalière sans faire commerce avec le Diable ? La rescapée entreprend alors de faire le récit des épreuves qu’elle a vécues et surmontées pour convaincre la soeur du Roi de sa moralité. La narration est de facture classique, balisée par plusieurs événements traumatiques. D’abord le viol dont Marguerite a été victime.
Avant d’embarquer, elle fait la connaissance de Thomas d’Artois, jeune émissaire du Gouverneur, censé veiller sur elle. Les mouvements de caméra de Micha Wald sont fluides et précis : assez vite s’offre le spectacle de la séduction puis de la violence. Le visage de Salomé Dewaels conserve une part d’enfance qui ajoute au tragique du personnage incarné : la jolie Marguerite qui vivait son premier baiser n’a pu empêcher son prédateur de fondre sur elle.
Pour interpréter le militaire par qui le mal arrive, Micha Wald a eu l’excellente idée de choisir Louis Peres, jeune acteur à la fois séduisant et inquiétant. Fou de désir pour Marguerite, il révèle aux marins qu’il est le père de l’enfant à naître, et il suit sa victime sur l’île. L’île de la demoiselle coche toutes les cases du survival : nature inhospitalière, mauvaises conditions climatiques, vivres qui s’amenuisent… Mais assez vite, le réalisateur choisit de placer sa focale sur le couple formé par Marguerite et le jeune officier. Drame historique, L’île de la demoiselle est aussi un récit intimiste troublant où la violence conjugale est montrée sans filtre. Chantage, menaces, coups, Thomas d’Artois ne recule devant rien pour faire ployer Marguerite.
Car la jeune femme incarne une féminité qui dérange. Lorsqu’elle est abandonnée sur l’île, Thomas saisit l’occasion de voler à son secours et de jouer au sauveur. Mais Marguerite a été marquée dans sa chair, et la confiance a disparu. Désenchantée, la jeune femme n’en est devenue que plus lucide : elle ne peut compter que sur elle-même. Sa fidèle et pieuse servante est une mère en puissance mais, de par son statut social jalonné de nombreux sacrifices, elle ne comprend pas la révolte de Marguerite qui refuse d’être secourue par celui ayant précipité sa chute. Assez vite, le réalisateur joue avec les genres : Thomas, affublé d’une étrange chemise de nuit mauve qui le féminise, sombre dans l’hystérie, tandis que Marguerite fait preuve d’une volonté de fer. Salomé Dewaels livre une performance bluffante, notamment dans les scènes de maternité, avec son tout jeune bébé. Quant à Louis Peres, beau comme le Diable, il séduit autant qu’il répulse.
La violence dénoncée par le film est partagée par de nombreux hommes. Thomas d’Artois ne supporte pas que Marguerite se dérobe à ses avances et le Gouverneur du Canada condamne son épouse à une mort certaine sans écouter sa version des faits. De retour en France, ce sont encore des hommes qui refusent à Marguerite son statut de victime et l’accusent de sorcellerie. Le générique de fin indique que le réalisateur dédie ce film à sa fille, et à toutes les filles qui ont le même âge, comme un avertissement contre l’oppression patriarcale et l’hypocrisie qui l’accompagne encore de nos jours. Une image reste en tête longtemps : Marguerite flottant sur un tronc d’arbre, livrée aux éléments, impuissante. Comme si le film, dans sa volonté de dénoncer la violence des hommes, n’arrivait toutefois pas à se départir d’un certain male gaze… Malgré cette petite réserve, L’île de la demoiselle, servi par une magnifique photographie et un excellent duo d’acteurs, mérite le voyage dans les salles obscures.
25 mars 2026 en salle | 1h41min | Drame, Historique
De Micha Wald
Avec Salomé Dewaels, Louis Peres, Candice Bouchet








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