The Mastermind, Kelly Reichardt, 4 février 2026

Kelly Reichardt aime les artistes un peu foutraques, condamnés à ne pas briller, à rester en marge du star system. Elle l’avait prouvé avec Showing Up, qui suivait une sculptrice (incarnée par Michelle Williams) dans son quotidien, à quelques jours d’un vernissage. Non-événements, discussions en apparence triviales, routines banales, la réalisatrice a l’oeil pour faire émerger des vérités saisissantes sur l’art et l’existence à partir de trois fois rien. Ce qui frappe dans son nouvel opus, The Mastermind, c’est le sens du cadre. En quelques plans, nous savons tous de l’intrigue, de la personnalité des différents héros, des enjeux narratifs à venir. L’ouverture du film est en ce sens une formidable leçon de cinéma. Sur une superbe bande son jazzy de Rob Mazurek (qui rappelle parfois les compositions du génialissime Lalo Schifrin), le décor est planté.

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Soit James Blaine Mooney, grand brun dégingandé, qui aime traîner sa famille au musée local. On apprendra plus tard que ce menuisier au chômage est le fils d’un puissant juge. Mais pour l’instant, peu importe le background de cet amoureux de l’art. Notre héros est d’abord une silhouette, quasi muette, qui contrairement aux apparences, ne se rend pas au musée pour admirer des tableaux de maître mais pour y effectuer des repérages avant un vol. Sa femme est-elle au courant de ces manœuvres ? La réalisatrice laisse planer le doute, mais tout dans le ballet familial – jusqu’au vol de la petite figurine de jeu qui précède le lancement du générique – montre que femme et enfants sont entraînés dans le sillage d’un anti-héros hors du commun.

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Le personnage interprété par l’acteur britannique Josh O’Connor (également à l’affiche du très beau Rebuilding sorti le 18 décembre) est de prime abord peu recommandable. C’est un joueur, qui s’amuse à tester les limites – de la loi, de la patience maternelle et conjugale… Pour mener à bien le braquage du musée, il ment à tout va : à ses complices, à sa mère, à ses enfants qu’il abandonne même quelques heures au bowling. Lorsque les choses tournent mal et qu’il est obligé de prendre la fuite, il joue les pique-assiettes chez de vieilles connaissances de fac, alors même qu’il les met en danger par sa seule présence.

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Pourtant, impossible de ne pas éprouver un peu d’affection pour cet être à la marge qui semble porter sur ses épaules toute la mélancolie du monde. James Blaine Mooney est un esthète, on comprend à sa manière de manipuler les tableaux que ce casse était avant tout pour lui, pour ressentir le plaisir de posséder ces objets, ne serait-ce que quelques jours. Issu d’une famille de notables aisés, il se trouve dans la posture d’un imposteur en compagnie de ses anciens amis d’université. L’univers de The Mastermind est aussi celui des années 1970 que Kelly Reichardt reconstitue avec une belle justesse, notamment dans la palette de couleurs et les vêtements portés. La contestation gronde de toutes parts. En cavale, son ami lui propose de rejoindre une communauté gauchiste et James de répondre « Mais qu’est-ce que je ferais avec des déserteurs, des féministes radicales et des drogués ? »

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Le drame de James est de ne pas vouloir s’engager, d’essayer de se maintenir en équilibre précaire entre deux mondes que tout sépare désormais. Véritable éponge, il emmagasine les discussions qu’il glane à la volée – comme celle entre les jeunes noirs qui ont découvert l’horreur des camps d’entraînement avant le départ pour le Vietnam. Son regard embrasse une multitude de vies, souvent mornes, presque toujours désabusées. Et James de fuir, de refuser tout emprisonnement, réel ou idéologique. Le spectateur sera peut-être dérouté par le changement de ton abrupt entre la première partie – souvent drôle, parfois burlesque dans le déroulement du cambriolage – et le reste du film : une fugue en avant vouée à l’échec. La parodie de film de gangsters laisse place à un drame existentialiste, parfois longuet, qui interpelle le spectateur. Comment ne pas songer à Saul Leiter et ses photographies prises derrière une vitre lorsque James regarde la manifestation depuis un café ? Allons-nous continuer à nous promener dans nos vies comme dans un musée ou passerons-nous à l’action en nous engageant ?

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4 février 2026 en salle | 1h50min | Drame, Policier
De Kelly Reichardt
Avec Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro

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1 réponse

  1. Un casse du quotidien, dans la vie de monsieur Tout-le-monde. Passées les premières minutes – quand on réalise vite, surtout si on est un aficionado de Kelly Reichardt, qu’on n’est pas face à un film de casse classique – on glisse vite vers un drame existentiel très prenant, pour peu qu’on accepte d’y entrer. Pour moi, la sauce a clairement pris !

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