Emily in Paris, saison 5… Le retour des cocottes, Darren Star plus cohérent que jamais.
Eh oui, comme d’autres millions de spectateurs/spectatrices, j’ai ingurgité les 10 épisodes de la 5e saison d’Emily in Paris, série décriée par la presse. Victime de binge-watching, je me suis réveillée un matin avec un terrible mal de tête en me demandant comme j’avais pu passer deux soirées de suite à regarder 5 épisodes à la fois pendant que le reste de la famille dormait paisiblement. Alors pourquoi maintenant, après cette horrible gueule de bois sans alcool, écrire un article pour défendre l’indéfendable ? Parce qu’il me semble que de nombreux journalistes se fourvoient en s’indignant des valeurs affichées par les protagonistes de ce show TV carte postale.
Darren Star écrit sur les riches et filme un monde de riches. Jusque-là, aucune nouveauté. Si l’on se penche sur sa carrière, l’ensemble des séries qu’il a créées ne font que recycler un motif quasi mythique : l’irruption d’un ou plusieurs électrons – supposément – libres dans un monde d’ultra-riches. Un peu à la manière de Balzac avec Rastignac s’écriant « A nous deux Paris ! », les héros des séries TV de Darren Star n’auront de cesse de gravir les marches de l’échelle sociale. Avec Beverly Hills, 90210, on suit l’intégration des faux jumeaux Brandon et Brenda Walsh, issus de la classe moyenne, dans l’un des lycées les plus sélect du pays. La séquence d’ouverture et d’introduction des deux personnages principaux s’achevait avec Brenda qui, face à cette débauche de tenues haute couture et de voitures de luxe, disait à son frère « Je crois qu’il va falloir que nos parents augmentent notre argent de poche. »
Sex & the City adopte à peu près la même trame narrative, racontant l’ascension sociale d’une chroniqueuse mode qui devient peu à peu l’icône de la jet set new yorkaise. Alors là, j’imagine bien des sourcils qui se lèvent. Carrie Bradshaw ne court pas après l’argent : elle désire avant tout être reconnue comme journaliste. Sauf que l’histoire d’amour qui occupe la majeure partie de la série est celle qu’elle vivra avec Big, pas prénommé Big pour rien. C’est le prototype même du sugar daddy, sorte de businessman Pygmalion qui couvre une femme plus jeune, Carrie en l’occurrence (mais aussi Natasha, la némésis de Carrie), de cadeaux. Fini les sorties en métro avec Samantha, Carrie découvre les joies des déplacements en limousine, derrière Raoul, le fidèle et mutique chauffeur de Big. Et n’oublions pas l’extraordinaire dressing dans l’immense penthouse offert par Mister Big à Carrie. [attention spoilers] Dans la saison 5 d’Emily in Paris, le dressing sera remplacé par l’achat d’un ou plusieurs (ce n’est pas précisé) sacs Fendi, une manière pour Marcello de prouver à Emily la valeur ou plutôt la « réalité » de son amour. Et le générique de fin de mettre à l’honneur un tube disco des années 1970, Got to be real, qui donnait également son titre à l’épisode 2.
On me répondra que les copines de Carrie sont toutes des féministes, plutôt intellos, qui ne veulent pas être dépendantes financièrement d’un homme. C’est vrai, mais toutes (à l’exception peut-être de Miranda qui emménage un temps avec Steve à Brooklyn) n’entameront des liaisons ou mariages durables qu’avec des hommes au compte en banque replet. (Faux pas exagérer quand même !) Charlotte York a beau être une tête bien faite (spécialiste de l’histoire de l’art), quasiment toute son énergie est dévolue à la recherche du bon parti. Elle refuse de voir que son premier mariage est voué à l’échec car Trey MacDougal est l’archétype du prince charmant : un séduisant cardiologue, riche héritier avec plein de relations utiles. Présentée comme une incorrigible romantique, Charlotte a pourtant toujours en tête les aspects matériels d’une relation sentimentale. Certes, elle découvre la tendresse et l’humour auprès d’Harry Goldenblat, son deuxième époux. Mais, après son divorce, elle n’épouse pas n’importe quel petit avocat juif rigolo. C’est justement Harry qui lui permet de conserver l’appartement dans lequel elle avait emménagé avec Trey, et la suite de Sex & the City, And Just Like That, la montrera sans cesse en maitresse de maison accomplie dans son appartement en bordure de Central Park, sur Park Avenue.
On pourra me rétorquer que le personnage de Samantha Jones est moins vénal et plus libre. Possible, et ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard qu’elle ait disparu de la sequel And Just Like That. Samantha a du pouvoir grâce à son métier. C’est une Public Relation redoutable et dans ce monde de riches, l’apparence et la réputation comptent tout autant que les avoirs comptables réels. Samantha fraie avec des hommes moins fortunés, pourvu qu’elle ait l’ivresse de la relation sexuelle, mais elle ne s’affichera jamais avec un partenaire qui nuirait à sa propre image. Elle se laisse séduire par le jeune acteur Jerry « Smith » Jerrod avec qui elle entame une longue liaison mais ainsi, elle bénéficie de la popularité croissante de Jerry avec qui elle forme un « power couple. »

copyright HBO – Samantha Jones (Kim Cattrall) et Jerry « Smith » Jerrod (Jason Lewis) dans Sex and the City.
[attention spoilers pour ceux qui n’ont pas encore regardé la saison 5 d’Emily in Paris] « Sommes-nous devenus des power couples? » se demande justement Emily, peu avant de voguer sur une gondole à Venise, avec Mindy Chen, sa meilleure amie et le boy-friend de celle-ci, Nicolas de Leon, héritier du géant du luxe fictif JVMA (toute ressemblance avec LVMH n’est peut-être pas fortuite). Emily n’est évidemment pas seule, elle goûte à la dolce vita en compagnie de son nouveau boy-friend, le beau Marcello Muratori, très bon parti puisque sa famille a fait fortune dans la vente de cashmere. Emily qu’on avait connue consumée par sa carrière naissante passera plusieurs minutes à contempler la bague cachée dans la valise de Marcello pendant qu’il dort. Tant pis pour le mythe de la jeune femme indépendante. En plus, la demande en mariage tant attendue n’aura pas lieu puisque la bague était destinée à Nicolas de Leon, prêt à tout pour ne pas perdre Mindy une seconde fois.

Ashley Park est Mindy, Lily Collins est Emily, Eugenio Franceschini incarne Marcello, et Paul Forman revient dans le rôle de Nicolas De Leon. Courtesy of Netflix
Deux séquences clés éclairent à la fois de manière symbolique et explicite la 5e saison : cette confusion d’Emily, qui pour couronner le tout crie « non, je ne veux pas t’épouser » lorsque Marcello sort la bague de sa poche pour la tendre à Nicolas, et cette courte scène avec une nouvelle venue dans l’univers Darren Star, l’actrice Minnie Driver qui incarne avec beaucoup d’excentricité une princesse jet-setteuse contrainte de jouer les influenceuses pour gagner de l’argent. Darren Star n’aura jamais cessé de mettre en garde le téléspectateur contre les apparences. Il semble nous dire « vous qui rêvez d’argent, de luxe et de gloire, observez les détails, ils ont leur importance. » Ainsi, cette princesse possède un palace mais l’entretien de celui-ci engloutit tout son argent. Lorsqu’Emilie s’inquiète de voir de jolies femmes flirter en permanence avec son amoureux, cette même princesse lui conseille de contempler la réalité en face : depuis tout petit, Marcello est promis à de belles et riches héritières, son couple avec Emily ne peut donc durer.
Darren Star n’a jamais cessé d’être cohérent scénaristiquement : il serait fallacieux de croire qu’il ne vend que du rêve. Certes, Paris, Rome ou Venise dans Emily in Paris sont complètement fantasmés, comme l’était en grande partie le New York de Sex & the City. J’ai séjourné 4 fois à Rome – à des saisons différentes – je n’ai jamais vu de couples dansant spontanément comme dans cette scène d’Emily in Paris, saison 5. Et vous, vous croisez beaucoup de nanas près de la Place de l’Estrapade sapées comme Mindy ? Mention spéciale à sa robe ceintures, de la collection été 2025 de chez Jeanne Friot.
Transformer ces villes qui font rêver le touriste en cartes postales a toujours été une astuce de scénariste. Les séries qui recourent au même mécanisme sont pléthore et dans tous les genres : The Mallorca Files ou Meurtres au Paradis pour des enquêtes policières se déroulant dans des îles supposément paradisiaques (Mallorque, ou la fictive Sainte Marie dans les Caraïbes), ou bien Minuit au Péra Palace à Istambul pour une romance fantastique, pour ne citer qu’elles.
Avec la saison 5 d’Emily in Paris, qui semble susciter davantage l’indignation que les précédentes, Darren Star a peut-être muri : dans tous les cas, il assume à fond les aspects transactionnels des relations « amoureuses » ou devrais-je écrire sexuelles des jeunes héroïnes de la série. Et de certains hommes, on se rappellera aussi de l’embarras d’Antoine Lambert quand la veuve Muratori l’invite un week-end dans sa propriété familiale…
Alors oui, Emily in Paris est une série qui fait la part belle aux placements de produits. On ne compte plus le nombre de sites qui recensent les tenues de la série et ajoutent des liens vers les online shops des marques. Mais Sex & the City l’était déjà avant : sérieusement, qui avait entendu parler de Manolo Blahnik avant que Carrie ne porte ses escarpins ? C’est un peu la limite (scénaristique) et la force (méta référentielle) de ces séries où l’on observe des groupes d’individus complètement coupés de ce monde (et des questions d’actualité, rappelons nous des réflexions post covid débiles de Carrie dans And Just Like That) qui évoluent dans une bulle factice de luxe et de beauté métaphorisée par ces inserts permanents de marques. Dans la saison 5, c’est Fendi qui tire son épingle du jeu avec un épisode entier axé sur l’histoire familiale d’Emily autour de la marque : la jeune femme se ridiculise en se pointant à un rendez-vous professionnel au sein de la maison Fendi avec un sac Fendi, transmis par sa grand-mère, et qui s’avère être une contrefaçon.
Une manière peut-être de nous dire qu’Emily va rester toute sa vie une transfuge de classe, que peu importe ses efforts, vestimentaires ou autres, elle ne possède pas les codes des milieux dans lesquels elle évolue. La petite employée, venue de Chicago, certainement issue de la classe moyenne, ne peut pas aspirer à devenir une princesse… ou bien alors, au prix de nombreuses compromissions. Ce côté sombre – voire glauque – de la vie des riches est mis en lumière, dans la saison 5, par le personnage d’Alfie (yes, I’m team Alfie !) qui compare Nicola de Leon à un « snake » et qui ne félicite pas Mendy lorsqu’il apprend qu’elle est sur le point d’épouser l’héritier de l’empire JVMA. « Gross » se contente de commenter Emily, toujours agaçante et en même temps parfaite, dans son rôle de jeune femme polie qui respecte les bonnes manières. Dans ce monde d’ultra-riches, rien n’est jamais gratuit, et la saison 5 explore avec intelligence les dépendances qui se créent au gré des services rendus. Le personnage de Gabriel, le chef, est à ce titre très intéressant car son parcours dans la saison 5 semble faire écho au ressenti de Lucas Bravo, l’acteur qui l’interprète, hors plateau.
Bravo a accédé à la gloire et à la célébrité internationale grâce à son rôle dans Emily in Paris, mais à l’instar de Gabriel, il est désormais prisonnier des attentes qu’il suscite. La saison 5 verra le personnage de Gabriel tout plaquer ou presque (son étoile Michelin, son restaurant) pour davantage de liberté. Las des contraintes imposées par Antoine Lambert, qui avait financé son restaurant, il prendra le large en acceptant un poste de cuisinier sur le yacht d’un autre milliardaire. « Freedom with strings attached » ou en bon français, point de salut sans le fric, semble donc être la morale de cette 5e saison.
Pourquoi s’offusquer devant ce diktat, égrené depuis des décennies par Darren Star ? L’homme qui propose un caméo à Brigitte Macron, le show runner qui vient d’être fait chevalier de la légion d’honneur par le président pour services rendus à la Nation, est un formidable chroniqueur du quotidien des ultra-riches.

William Abadie est Antoine Lambert, Lucas Bravo est Gabriel dans Emily In Paris. Cr. Caroline Dubois/Netflix © 2025
Au XIXe siècle puis dans les années 1930, on avait des mots pour désigner les femmes comme Emily : des cocotes, des poules… Aujourd’hui, dans ce monde politiquement correct, on dira « influenceuse. » L’itinéraire professionnel d’Emily se fond avec sa carte du tendre comme lui font remarquer ses collègues, Julien et Luc, mais aussi sa patronne, Syvie Grateau. Emily n’a cessé de sortir avec des clients réels ou potentiels de l’agence. Lors d’une campagne pour un rouge à lèvres de la marque L’Oréal (autre placement de produit), Sylvie se sert des photos du feed Instagram d’Emily qui, constatant le résultat, s’écrie « Mais vous me faites passer pour une fille aux moeurs légères. » Quant à Mindy Chen, si la fortune de son père (« the zipper king of China ») fait d’elle une riche héritière, son parcours au sein de cabarets parisiens rappelle l’existence d’autres cocottes, ces danseuses et chanteuses de cabaret qui, telles Caroline Otero ou Liane de Pougy, s’affichaient au bras de barons de l’industrie ou de têtes couronnées à la Belle Epoque.
Lily Collins aura beau vouloir se faire passer pour Audrey Hepburn dans un long travelling à moto qui rappelle Vacances romaines (1953) avec Cary Grant, la riche héritière de la fortune de Phil Collins (son papa) ne possède pas l’élégance de la gracile et discrète star des années 50. Dans Emily in Paris, tout est over the top, trash, garish comme on dit en anglais. La preuve avec cette pub sponsorisée par l’ambassade américaine (je plaisante) pour ce qui se fait de plus dégueu dans la food US.
Emily in Paris, c’est le luxe bling, vulgaire, toc, criard. En ce sens, la série qui se délocalise à Rome (et peut-être en Grèce pour une saison 6) reflète l’évolution du luxe ces dernières années. Exit le savoir-faire ancestral des artisans de la confection, du cuir ou de la joaillerie : maintenant on produit à bas coûts à l’étranger des produits de piètre qualité mais qui sont vendus tout aussi chers qu’avant aux masses décérébrées que nous sommes devenues. Quant à la question du talent ou de l’absence de celui-ci des stars de la série ? N’oublions pas que Darren Star a souvent offert des rôles à des filles de, sans réel talent, comme Tori Spelling (fille d’Aaron) qui jouait Donna dans Beverly Hills, 90210.
Pourquoi se lamenter sur l’immoralité et la perte de sens d’une série qui est restée cohérente du début à la fin ? Oui, le monde dépeint par Emily in Paris est superficiel, vain et creux, complètement hermétique aux luttes actuelles (sociales, environnementales) mais il est aussi le miroir de notre époque. Hypocrite, ultra-concurrentielle, obsédée par l’image et la valeur attribuée à la réputation ou à la popularité. Darren Star traverse les décennies, et devient le chantre d’un ultra-libéralisme (des porte-feuille mais aussi des coeurs) qui font passer les années Reagan pour une promenade bucolique et romantique.
Alors faut-il décapiter Emily in Paris comme le réclament certains ? Oui et non, laissons-la s’agiter en tous sens, croire qu’elle fait partie d’un monde qui ne fait que l’exploiter et réjouissons-nous de la dimension camp rarement mentionnée dans les critiques. Darren Star prend un malin plaisir à plonger ses héroïnes dans des situations invraisemblables, voire carrément à les malmener, comme [attention spoilers] cette méga chute de Mindy sur la scène de l’émission fictive Ballando Ballando. Et si elle montre clairement que parmi les grands bourgeois, les gays sont devenus acceptables en raison de leur pouvoir d’achat, la série ne cesse de vanter leur créativité et joie de vivre. On ne sait si Darren Star prend plaisir à dénuder devant la caméra ses acteurs (surtout Eugenio Franceschini) mais quand Julien demande à Nico et à Marcello de tomber la chemise pour être de vrais alliés pendant la gay pride, on se surprend à imaginer un Darren Star en roue libre, débarrassé des vieilles rombières et des jeunes héritières qui ont fait son succès. Ah oui, il l’a déjà fait, c’était Uncoupled et le héros principal, était plein aux as. On ne se refait pas.

Le gondolier doit tomber la chemise, c’est pas moi qui le dit, c’est Darren. Giulia Parmigiani/Netflix © 2025
Depuis 2020 | 26min | Comédie, Drame
Créée par Darren Star
Avec Lily Collins, Philippine Leroy-Beaulieu, Ashley Park
Nationalité : U.S.A.











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