L’engloutie, Louise Hémon, 24 décembre

Pour Mme Lazare, institutrice envoyée dans un village alpin, les vaches font « meuh » et c’est un excellent moyen mnémotechnique pour que les enfants apprennent la lettre E. Sauf que dans ce patelin perdu au milieu de nulle part, entouré d’immenses pics majestueux, les enfants parlent un patois, et les vaches font « brou ». L’héroïne du premier long-métrage de Louise Hémon est une digne et fière représentante des hussards noirs de la République. Elle a fière allure dans sa tenue sombre corsetée qui se distingue nettement contre le blanc des paysages enneigés.

Copyright Take Shelter – Arte France Cinéma

Nous sommes au tournant du siècle. Une scène clé du film se déroulera pendant le réveillon de la Saint Sylvestre, juste avant de basculer dans une nouvelle ère. Louise Hémon, issue d’une lignée d’institutrices, a puisé dans l’histoire de ses ancêtres (et les anecdotes familiales comme ce bain de soleil afin d’écouter l’astre !) pour mettre en scène ce choc des cultures. On a tendance à oublier qu’une grande partie de la paysannerie française ne savait ni lire ni écrire jusque dans les années 1930. Dès le début du film, Mme Lazare est un agent du changement. Elle introduit des valeurs qui ne sont pas celles des familles des enfants dont elle a la charge. Ses difficultés sont doubles : elle doit parvenir à enseigner le français tout en s’imposant comme femme dans un hameau peuplé quasiment exclusivement d’hommes.

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Louise Hémon filme d’étranges veillées au feu de bois, éclairées par des bougies. Le clair-obscur sied à Mme Lazare (Galatéa Bellugi), être traversé de contradictions. Son prénom, également lourd de sens, ne sera révélé qu’en toute fin. Cette enseignante est d’abord une militante qui semble n’avoir emporté avec elle qu’un seul objet personnel, un buste de Marianne trônant fièrement au-dessus de la cheminée. Attachée aux valeurs républicaines, elle défend aussi le progrès scientifique et insiste pour combattre les microbes en inculquant le sens de l’hygiène aux bambins. A plusieurs reprises, Louise Hémon contraste son discours avec celui des vieilles matriarches, les seules femmes restées dans le village. Les autres, en âge de procréer, se sont réfugiées dans la vallée. Croyance contre Science : l’opposition dichotomique pourrait sembler trop schématique mais Louise Hémon réussit à instiller un sentiment d’oppression diffus qui entretient habilement le suspense.

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Que va-t-il arriver à cette femme libre et moderne, si elle se met à dos les vieilles de cette communauté aux moeurs ataviques ? Les hommes, de robustes et virils chasseurs, lui lancent des regards appuyés (Matthieu Lucci, trouble) ou se moquent d’elle. Mais Mme Lazare résiste et finit par nouer des liens forts, avec les enfants qu’elle éduque, mais aussi avec l’idiot du village, seul être sensible et gentil qui cloute ses bottines pour lui éviter de glisser. Lorsque l’une des vieilles jette au feu le carnet où elle recueille les histoires orales (pour les préserver de l’oubli), Mme Lazare tient tête. Et ce sont finalement les hommes qui se révèlent vulnérables et fragiles.

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Ne dévoilons pas les deux twists qui finissent de plonger le film dans une atmosphère fantastique. Louise Hémon est une réalisatrice à suivre : avec L’Engloutie, lauréat du Prix à la création de la Fondation Gan en 2023 et Prix Jean Vigo en 2025, elle dévoile un style fort, très charnel et sensuel. Tous ceux qui ont eu la chance d’assister au carnaval de Bâle en Suisse ou aux fastnacht souabes et alémaniques (défilés fêtant le retour du printemps) comprendront l’importance du masque en bois porté par Pépin. Aimée Lazare la bien-nommée, réveille les morts : son désir féminin, transgressif aux yeux des matriarches et des vieillards superstitieux, fait voler en éclats l’hypocrisie d’une communauté soudée par la peur et l’obscurantisme.

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24 décembre 2025 en salle | 1h37min | Drame
De Louise Hémon
|Par Louise Hémon, Anaïs Tellenne
Avec Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher

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