Les enfants du large, Virginia Tangvald, 17 décembre 2025

Virginia Tangvald est l’une des filles de Peter Tangvald, navigateur surnommé le Barbe-bleu des mers. Marié 7 fois, il mourut en mer lorsque son voilier fit naufrage en 1991 au large de Bonaire, une île des Caraïbes. Ce documentaire s’attache autant à décrire la personnalité inquiétante du père que, celle énigmatique et tragique, du frère de Virginia, Thomas, qui se volatilisa au large de la Guyane en 2014 après avoir été le seul survivant du naufrage de Bonaire.

A l’origine de ce documentaire, une béance que peinent à combler les articles de presse glanés çà et là et les bribes de souvenirs racontés par sa mère. Virginia est née sur le bateau de Peter, comme son frère Thomas avant elle. Sa mère, Florence, n’est qu’une toute jeune femme (elle a 43 ans de moins que Peter) quand elle décide finalement de prendre la fuite, deux après la naissance de Virginia. Lorsque les nombreuses compagnes du navigateur ne prennent pas la tangente, elles meurent dans d’atroces circonstances. La mère de Thomas est, d’après le témoignage de Peter à la police, assassinée par des pirates dans la mer de Sulu, au sud-ouest des Philippines. Thomas, âgé de 3 ans à l’époque, voit sa maman mourir sous ses yeux. Lorsque Virginia mettra la main sur le dossier de police, les notes des inspecteurs contrediront cette version, et indiqueront que son père fut un temps suspecté du meurtre de son épouse. Ann Ho Sau Chew, la mère de Carmen, demi-sœur de Virginia et Thomas, passe ensuite par-dessus bord et meurt après s’être pris une vergue en pleine face.

Le documentaire, passionnant, de Virginia est construit comme une enquête. La jeune femme épluche comptes-rendus de police ou de presse et oppose ses propres impressions aux témoignages et convictions des survivants : ex maîtresses ou navigatrices confidentes, vieux loup de mers contemporains de Peter, ex-épouses encore en vie… Le télescopage de lectures de missives et de journaux intimes – Peter Tangvald écrivait beaucoup – dresse le portrait d’un homme qui, sous le vernis d’une quête constante de liberté, glace le sang. Toujours maître de lui-même, le marin se révèle dominateur et colérique en mer, traitant son équipage, composé exclusivement de femmes et enfants, comme des objets. Il est intéressant de constater que celles et ceux qui ont hérité des confidences de Peter – à travers sa correspondance – hésitent à le décrire comme un pervers narcissique, lui trouvant toujours des excuses.

Pour un vieux marin qui signe l’une des plus belles envolées lyriques du film (« vivre sur la lumière du ciel renversé »), c’est la mer, et la solitude qu’elle entraîne, qui a poussé Tangvald à commettre des erreurs. Une navigatrice et amie proche se contente de dresser les inconvénients à cohabiter en vase clos, dans l’espace restreint des cabines d’un voilier, quand on traverse les océans. Sauf que, comme l’explique Florence, la mère de Virginia, à la fin du film, il y a plusieurs manières d’apprécier les voyages en mer, et les escales au port en font partie. « Les enfants du large » auxquels se réfère le titre sont la fratrie fantôme de Virginia, des frères et soeurs qu’elle n’a jamais connus, ou dont elle a été séparée enfant.

Peter Tangvald fascinait – les femmes qu’il rencontrait, mais aussi les hommes, dans différents cercles. L’univers qu’il créait pour sa progéniture, s’il semblait aussi vaste que l’océan, était en fait très restrictif, militaire, dépourvu de tout contact extérieur. Aucune scolarisation, et peut-être même aucun jouet. Quasi séquestrés sur leur bateau de fortune (qui n’était pas équipé de moteur), femmes et enfants devaient se plier aux caprices d’un navigateur, qui rempli d’hybris, défiait les éléments. Au gré de quelques phrases, on comprend que le patriarche – en plus de moquer et rabaisser ses épouses dans ses lettres – prenait des risques, bien plus que des marins tout aussi aguerris que lui.

Le documentaire est beau visuellement. Virginia aime l’océan et partage avec son illustre père cet amour pour l’indomptabilité des eaux. Le montage, alternant reconstitution d’archives et moments intimistes basés sur le propre cheminement intérieur de la documentariste est fluide, solide du point de vue narratif. Le seul reproche d’ordre cinématographique qu’on pourrait faire au film est le mixage avec le recours aux chuchotements qui parfois forcent le spectateur à tendre l’oreille, complexifiant la compréhension – déjà difficile malgré l’ordre chronologique adopté – de cette constellation familiale aux multiples ramifications.

La dimension thérapeutique du film est évidente. Les images filmées à l’envers renvoient à la petitesse de l’homme et de son embarcation sur les flots, mais elles symbolisent aussi cette inversion de versions – et de valeurs – liée aux mensonges et omissions du passé. En remontant le temps, en se confrontant au passé et en éclairant les zones d’ombre parentales, Virginia espère échapper au destin funeste qui guette la dynastie Tangvald. La disparition du demi-frère aurait mérité un film, à elle seule. Rocambolesque, elle ouvre la porte à quantité d’hypothèses : naufrage, véritable suicide (il était parti sans radio, sans balises de détresse…) ou fuite ? Si Tangvald senior se mettait en scène dans ses journaux ou en interviews, peut-être pour faire coller la réalité sordide au récit héroïque qu’il s’était inventé, Tangvald junior n’a-t-il pas fait semblant de mourir pour échapper à un passé trop lourd ? La documentariste venait de raviver la souffrance enfouie, en reprenant contact avec lui, plus de 18 ans après leurs derniers moments ensemble. Au vu des brimades subies et du parcours qu’il avait pourtant réussi à faire (études à Cambridge lui qui n’avait jamais été scolarisé avant), c’est tout ce qu’on lui souhaite. Quant à la documentariste, si elle signe une magnifique enquête visuelle, après avoir publié un livre éponyme, on espère pour elle qu’elle réussira à se délester du poids de la filiation pour enfin créer sa propre famille et ne plus vivre dans l’ombre d’un père, à la fois absent et tout puissant.

17 décembre 2025 en salle | 1h37min | Documentaire
De Virginia Tangvald

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