Film culte : Witness, Peter Weir, 1985, en ce moment sur Arte
Arte rediffuse Witness, film des années 1980, réalisé par Peter Weir, avec Harrison Ford interprétant un policier réfugié dans la communauté Amish. De Peter Weir, on a surtout retenu The Truman Show et Le cercle des poètes disparus. Mais Witness, en dépit de sa facture ultra classique, est peut-être l’un de ses films les plus aboutis. D’une incroyable simplicité narrative, ce polar aux allures de documentaire, est un film META avec une foule de clins d’oeil, au passé de son acteur principal et à la machine hollywoodienne comme fabrique de mythes.
Lorsqu’il accepte de jouer pour Peter Weir, Harrison Ford sort d’une série de blockbusters et de films de genre (Les aventuriers de l’arche perdue en 1981, Blade Runner en 1982, Le Retour du Jedi en 1983) qui ont fait de lui une star internationale. Avec Witness, il change de registre. L’action se déroule en grande partie dans une communauté rurale de Pennsylvanie. Ford incarne à nouveau un héros prêt à tout pour en découdre avec les méchants (des flics ripoux) mais sa virilité, et les valeurs héroïques typiquement nord-américaines qu’il a symbolisées jusqu’à présent, se retrouvent en porte à faux avec le mode de vie amish qui prône l’humilité et la non-violence.

Copyright Paramount On reconnaît Viggo Mortensen au 3e rang dans l’un de ses premiers rôles au cinéma.
A l’exception d’une scène de meurtre au début du film – scène inaugurale, vue par un enfant, l’enjeu véritable du film – et l’incroyable course poursuite dans les silos de blé à la fin, pas ou très peu d’action. Witness est un film volontairement lent (mais point ennuyeux), que le spectateur prend le temps de regarder et d’écouter. La bande-son, de toute beauté, signée Maurice Jarre, contribue à créer une ambiance à la fois mélancolique et apaisante, comme si nous étions, à l’instar d’Harrison Ford, transporté dans un monde en apesanteur, poreux aux manifestations extérieures mais aussi hermétique à toute intrusion malveillante.
Dans cette bulle qui reflète l’étrange espace-temps habité par les Amish (dont on dit qu’ils refusent la modernité, affirmation qu’il convient de nuancer), Harrison Ford se retrouve délesté du devoir de sauver le monde, la princesse ou les reliques… Certes, comme dans toute histoire d’amour, il y a une princesse. Mais celle-ci épouse les traits de Kelly McGillis, coiffée à la mode amish, les cheveux noués en chignon, vêtue de robes amples, comme ses lointaines ancêtres suisses alémaniques… On est loin de Leia en tenue légère dans les geôles de Jabba le Hutt. Entre les deux acteurs, tout passe par le regard et c’est amplement suffisant.
Weir parvient donc à créer une relation électrisante entre les deux acteurs. La romance qui naît entre Rachel Lapp, la jeune veuve amish, et le policier en poste dans la grande ville de Philadelphie est peut-être vouée à l’échec, tant leurs mode de vie diffèrent, mais c’est certainement l’une des plus belles jamais filmées au cinéma. On se demandera dans quelle mesure elle ne porte pas en germe tous les ingrédients qui firent de Sur la route de Madison (réalisé par Clint Eastwood) l’un des mélos les plus acclamés de l’histoire du cinéma.
Deux séquences sont clés dans Witness et elles s’opposent du tout au tout. Dans la première, on voit Samuel, le fils de Rachel, déambuler dans la gare art déco de Philadelphie. C’est la première fois qu’il quitte son village et il ne peut s’empêcher de fureter partout, de s’amuser d’un robinet d’eau courante, de contempler l’immense statue de l’archange Saint Michel tenant dans ses bras un soldat mort à la guerre (le Pennsylvania Railroad War Memorial du sculpteur Walker Kirtland Hancock)… Les plans sont larges, l’enfant est parfois vu en plongée, accentuant le gigantisme de la gare et l’impuissance du petit. Dans sa quête de comprendre le monde qui l’entoure, l’enfant est impuissant car il ne possède pas les codes, comme lorsqu’il s’approche de l’homme au feutre noir, croyant avoir à faire à un Amish et qu’il se retrouve nez à nez avec un juif ultra-orthodoxe. Puis, Samuel se rend dans un espace restreint, un cabinet de toilettes publiques. A la manière d’Hitchcock, en plans serrés sur le visage de Samuel, Weir filme l’effroi, la sidération de l’innocence devant le crime. Samuel voit, et heureusement pour lui, comprend très vite que pour sauver sa peau, il doit se faire le plus discret possible.
La deuxième séquence clé se déroule dans le village Amish. C’est une scène de liesse. Les hommes travaillent tous ensemble pour construire la charpente d’une immense grange. La musique de Maurice Jarre magnifie les corps au travail. Les rivalités (comme celle entre le policier et Daniel Hochleitner, le nouveau prétendant amish de Rachel) sont mises de côté. La caméra est fluide, les mouvements amples permettent de saisir la dureté et l’immensité de la tâche tandis que les plans en contre plongée s’arrêtent sur des visages concentrés mais épanouis. La bande-son évoque Bach, la fugue et le contrepoint, conférant à cette séquence de toute beauté une harmonie intemporelle. Pour Harrison Ford, cette scène est doublement symbolique. D’abord, il retrouve ce qu’il sait faire depuis toujours. En effet, avant d’être découvert presque par hasard, Ford était charpentier sur des tournages. Ce retour à la simplicité, à la non-starification, ne manque pas de sel : c’est comme si Peter Weir, réalisateur australien, qui signe là son premier film hollywoodien, célébrait le talent d’Harrison Ford (acteur non professionnel) en rappelant au spectateur et à toute l’industrie ses origines modestes. Une façon de faire d’Harrison Ford un représentant du self-made man, et du rêve américain.
Soyez des bâtisseurs, non des agents de la destruction. C’est le message inscrit en filigrane dans cette séquence devenue culte mais aussi dans d’autres scènes du film, comme lorsque Eli (joué par Jan Rubes également très juste) découvre Samuel en train de manipuler l’arme de l’inspecteur John Book. Au pays de la libre circulation des armes à feux, il fallait oser. Le personnage joué par Harrison Ford, avec son nom de famille Book qu’on peut rapprocher du Livre (la Bible), semblait prédestiné à connaître une telle aventure spirituelle car au-delà de l’exotisme de cette plongée en terre inconnue, il s’agit bien d’un film sur la rencontre, amoureuse et amicale, celle qui change le regard et in fine la vie.
A aucun moment, le film ne sombre dans l’angélisme. La communauté amish est décrite à la manière d’un anthropologue qui pratiquerait l’observation participative. Ford se fonde dans ce village sans juger ses habitants, sans essayer de les changer. Eli prévient Rachel que son attirance pour John pourrait lui être reprochée, et lorsque Book quitte le village, Daniel Hochleitner (excellent Alexander Godunov, acteur et danseur étoile russe qui connut hélas un destin tragique) est déjà en route pour la maison, signe que la jeune femme ne restera pas célibataire longtemps, le sort des femmes étant scellé à leur place. Peter Weir ne se contente donc pas de montrer les aspects positifs (non-violence, solidarité intergénérationnelle, respect de la nature) de la culture amish. Mais, il subvertit les codes du film d’action à suspense grâce à un final qui reprend avec force le message pacifique. D’ailleurs, la mélodie entendue lors de la construction de la grange retentit à nouveau. Ce n’est donc pas l’intelligence ou l’arme de Book qui les a sauvés, lui, Samuel et sa mère, mais un groupe d’hommes et de femmes solidaires qui ont su dire non à l’injustice. Une leçon à retenir en ces temps troublés et une ode à l’Amérique – presque mythique – d’avant Trump.
22 mai 1985 en salle | 1h52min | Policier, Romance, Thriller
De Peter Weir
|Par William Kelley, Pamela Wallace
Avec Harrison Ford, Kelly McGillis, Josef Sommer








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