Soundtrack to a coup d’état, Johan Grimonprez, 1er octobre
Attention, documentaire fleuve et choc ! Le réalisateur Johan Grimonprez s’est intéressé à une période historique riche en soulèvements, rebondissements et révolutions. En documentant la décolonisation du Congo belge et l’ascension puis la chute de Patrice Lumumba, assassiné en 1961 au Katanga, il livre un récit épique et touffu sur le rôle joué par les Etats-Unis – par l’intermédiaire de la CIA – dans le redécoupage géopolitique mondial après l’indépendance de plusieurs anciennes colonies européennes. Le fil conducteur de cette Histoire dense et complexe : le jazz et le rythme and blues !
Pendant la guerre froide, les Etats-Unis exportent le jazz en Afrique. Depuis les années 1940 et le projet Manhattan, le Congo belge est, quant à lui, le principal exportateur d’uranium vers les USA , contribuant ainsi à la mise au point de la bombe atomique. Pas étonnant alors que le gouvernement de Dwight Eisenhower voit d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir de Lumumba, aux idées marxistes qui risque de nationaliser les entreprises minières. Pour faire basculer l’opinion, et sous couvert de nouer des liens entre les peuples, la CIA utilise des artistes afro-américains comme armes de guerre impérialiste.
Il est beaucoup question d’espions dans Soundtrack to a coup d’état. C’est toute l’ironie d’avoir pour chevaux de Troie des artistes engagés à gauche, aux côtés des démocrates, contre la ségrégation aux Etats-Unis, et désireux de renouer avec leurs racines africaines. Sur une bande-son tantôt enjouée – Miriam Makeba, Independence Cha Cha de Le Grand Kallé et l’African Jazz – ou triste – Black & Blue de Louis Armstrong – le réalisateur établit un parallèle entre la lutte pour les droits civiques aux USA et la décolonisation en Afrique.
Mêlant extraits de livres lus, citations incrustées à l’écran, images d’archives d’époque, interviews avec des témoins du passé, publicités et émissions télévisuelles des années 1950 et 1960, le dernier film de Johan Grimonprez est un maelstrom d’images et de sons, toujours percutant, jamais confus, mais si riche qu’il peut parfois déconcerter le spectateur. Lumumba apparait comme une grande figure héroïque sacrificielle, un visionnaire qui voulait créer Les Etats-Unis d’Afrique et redistribuer aux Africains les richesses de ce continent exploité par l’Occident. Le réalisateur signe aussi un film féministe en montrant le courage d’Andrée Blouin, militante panafricaine de la première heure, devenue cheffe de protocole du gouvernement de Lumumba. Grimonprez n’oblitère pas non plus les difficultés rencontrées par les chanteuses de jazz et blues nord-américaines, et il utilise avec pertinence la Ballad of Hollis Brown de Nina Simone.
Les grands de cette époque pas si lointaine que ça défilent sous nos yeux : le roi Baudoin, Malcom X, Churchill, Eisenhower, Dizzy Gillepsie avec sa campagne incroyable en 1964 pour devenir président, Nasser, Khrouchtchev qui se balade à Los Angeles en compagnie de Sinatra, ironisant sur le fait que Walt Disney ne veut pas le recevoir. Le film met aussi en lumière les chefs d’état ou premiers ministres des Non-Alignés qui refusaient la vision bilatérale d’un monde divisé entre capitalistes et communistes et se battaient pour défendre leur point de vue sur la scène internationale. En ce sens, les discours d’un Krishna Menon (diplomate et homme politique indien) ou même d’un Nikita Khrouchtchev (qui demandait à l’Europe comment elle pouvait appeler les USA les champions de la démocratie alors que la moitié de leur population, les noirs, n’avait pas les mêmes droits que les Blancs) devraient nous ouvrir les yeux sur la vraie menace actuelle. Donald Trump n’est-il pas petit à petit en train de réaliser un coup d’état en bafouant la constitution, et en déployant la garde nationale dans les villes démocrates qui osent encore lui tenir tête ? Et tout cela avec l’assentiment – ou le silence – de l’Europe.
1 octobre 2025 en salle | 2h30min | Documentaire
De Johan Grimonprez
|Par Johan Grimonprez, Pirouz Nemati
Avec Patrice Lumumba, Louis Armstrong, Dizzy Gillespie






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