Hors service, Jean Boiron-Lajous, 8 octobre

Avec le bien nommé Hors service, Jean Boiron-Lajous recueille les confidences de six démissionnaires du service public. Ce documentaire, à la fois essentiel et très inquiétant (sur ce qu’il dit de notre société française), est – comme on dit à Marseille – caffi de symboles. De prime abord, le réseau allégorique mis en place par le réalisateur peut sembler un brin trop appuyé, mais il se révèle extrêmement pertinent pour le spectateur, et surtout, cathartique pour les témoins filmés.

copyright Les Alchimistes Films

D’abord, ces ex-fonctionnaires sont réunis dans un ancien hôpital, aujourd’hui à l’abandon. La métaphore du fantôme est filée : les anciens employés au service de l’état déambulent tels des spectres, dans des couloirs vides où seules se reflètent des ombres, sur un fond sonore dissonant. Puis, l’un après l’autre, ces fantômes, ces êtres humains relégués aux marges de la société depuis leur démission (incomprise) réinvestissent un espace vacant qui redevient leur bureau au commissariat, leur centre de tri à la poste, leur salle de cours, ou leur bloc opératoire… Et là, le spectateur prend aussi peut-être conscience pour la 1ière fois du manque de moyens : « bah, ouiai des fois, on a des coupures de courant », matériel obsolète ou défectueux, absence de confort, bâti misérable et délabré

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Ce film réussit le pari de rendre limpide le malaise de nombreux fonctionnaires (souvent fustigés dans les médias pour leurs supposés avantages par rapport aux employés du privé) tout en rendant leur dignité aux agents de l’état – démissionnaires ou non. Depuis le passage de la poste en société anonyme, le « temps parasite » désigne tout moment accordé à un usager qui, au final, n’achète aucun produit ou ne souscrit à aucune offre. Quant à la « surqualité », cela renvoie à l’efficacité qui n’engrange aucun bénéfice, par exemple, distribuer rapidement le courrier. Les propos des 6 fonctionnaires pointent tous vers une maltraitance institutionnelle, pour les employés et les usagers des services publics, en porte-à-faux avec les valeurs prônées par l’état.

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L’objectif n’est plus de rendre service au public, en lui offrant l’accès à des soins de qualité, en l’accompagnant dans ses droits juridiques ou en promouvant l’éducation, mais de faire du chiffre, de gonfler les statistiques. Arrêter cinq mineurs délinquants avec quelques grammes de cannabis plutôt que faire une grosse prise avec un véritable dealer. Vendre un abonnement téléphone à la poste (au lieu de délivrer en temps et en heure l’enveloppe affranchie), réaliser un maximum d’interpellations même si celles-ci n’ont aucun impact sur la sécurité réelle d’un quartier, mutualiser le temps de travail des chirurgiens même si cela met en danger un patient, multiplier les projets pédagogiques ronflants même si le niveau des élèves ne cesse de baisser…

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Les fonctionnaires les plus efficaces, consciencieux, soucieux du bien-être des publics  – parfois difficiles – auxquels ils sont confrontés, sont paradoxalement ceux qui sont malmenés par leur supérieurs hiérarchiques, l’institution en général et leurs ministères en particulier. S’ils ont parfois frôlé le burn out avant leur démission, ces ex-fonctionnaires ont aussi eu le temps de réfléchir aux moyens d’améliorer les services publics.

Déjà, peut-être, en mettant fin au droit de réserve qui en muselant les agents, permet aux disfonctionnements de perdurer. Le statut de fonctionnaire tel qu’on le connaît aujourd’hui- et ses relatifs avantages comme la sécurité de l’emploi – ont été mis en place en 1945-1946, après les années noires de la collaboration pour empêcher justement des dérives étatiques liberticides, iniques ou racistes. Et cet ex-policier de dénoncer ces collègues à ornières qui obéissaient sans plus se poser de questions et n’hésitaient pas à aller casser du manifestant (pacifiste, retraité etc…). Le film a aussi le mérite de mettre en lumière la pénibilité du travail de fonctionnaire, sans médecine du travail et sans réelle possibilité d’évolution de carrière (derrière un bureau par exemple) quand le corps ne suit plus. Et ce même ex-policier, très cinégénique, de rappeler que la police compte parmi les métiers où l’on se suicide le plus…

Alors c’est quand qu’on écoute les agents qui sont sur le terrain et rendent service à la Nation ?

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8 octobre 2025 en salle | Documentaire
De Jean Boiron-Lajous

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