Last Stop : Yuma County, Francis Galluppi, 6 août
Il y a quelques années Oliver Stone adaptait au cinéma le roman Stray Dogs de John Ridley. U-Turn (avec le sous-titre français « Ici commence l’enfer ») était un film néo-noir parfaitement maîtrisé avec son lot d’hémoglobine, de rencontres poisseuses et de vieilles cylindrées coincées au beau milieu du désert. Le réalisateur s’était offert un casting de luxe : Sean Penn, dans le rôle de l’outsider malchanceux, la bombe latine Jennifer Lopez en femme fatale, et Nick Nolte en mari trompé pourri jusqu’à l’os. Dans Last Stop : Yuma County, le jeune cinéaste Francis Galluppi reprend à son compte les codes du néo-noir pour son premier long-métrage, mais au lieu de révolutionner le genre, ou tout au moins de surprendre le spectateur, il livre un film honnête mais aussi ennuyeux et prévisible.
Est-ce une différence générationnelle qui s’exprime ici ? S’il ne s’appliquait pas autant au niveau du script et de l’image ultraléchée, on pourrait même croire que le réalisateur tourne en dérision les ingrédients classiques et mélange pêle-mêle un tueur sadique à la trogne patibulaire (l’acteur britannique Richard Brake, vu dans Hannibal Lecter : les origines du mal), un complice débile avec un t-shirt idiot (Big Foot for Président), des victimes pathétiques (« je ne vais pas accepter de l’argent volé », plutôt mourir bien sûr), le désert du sud-ouest nord-américain, un sheriff en apparence simplet, un gentil gars malchanceux qui fait une série de mauvais choix…
Sauf qu’ici, le trio amoureux est inopérant : la jolie serveuse étant fidèle à son mari, lui-même fou d’amour pour elle. Le méchant sadique fait finalement preuve de sang-froid. Quant au sheriff, il arrive trop tard mais il se révèle fin limier. Le héros succombe bien à l’attrait d’un sac rempli de milliers de dollars mais jusqu’au bout, il essaie d’empêcher les échanges de tirs, tout en sauvant sa peau (en proposant par exemple 10 000 dollars à un couple de témoins à la ramasse par exemple). Tout est trop lisse, presque politiquement correct.

Aucune tension sexuelle entre la gentille serveuse et le représentant de commerce (Jim Cummings II). Copyright Well Go USA Entertainment
On retrouve en décalque du couple formé par Claire Danes et Joaquin Phoenix dans U-Turn un autre duo de jeunes désaxés se rêvant Bonnie & Clyde mais ils n’ajoutent rien à l’intrigue et se font aussi rapidement éjecter du film qu’ils n’y avaient fait leur entrée. Ici finalement, les personnages sont ce qu’ils montrent d’eux-mêmes. Ils n’ont certes aucun secret à cacher, mais surtout aucune histoire personnelle, à l’exception du représentant de commerce, qui malgré son jeune âge a une fille en Californie, une ex-femme, et un look de pervers à la Anthony Perkins (dixit l’un des personnages). Ce sera d’ailleurs le seul personnage qui ne sera pas identifié par son prénom mais restera à jamais associé à sa fonction : vendeur de couteaux.

la gamine allumeuse et son copain bully (ici Clare Danes et Joaquin Phoenix) : un classique des films noirs chez les péquenauds de l’ouest américain. Copyright Columbia Tristar Films
Le seul point commun de Last Stop : Yuma County avec ses illustres prédécesseurs (U-Turn mais aussi, dans un autre style, Blood Simple des Frères Cohen) est la dimension tragique de l’existence. Sans cette foutue malchance qui semble s’abattre sur l’ensemble des clients de la station-service et du diner, il n’y aurait jamais eu de bain de sang. L’élément extérieur contre lequel personne ne peut lutter n’est pas le hold-up de la banque (condition pourtant préalable à la présence des deux malfrats) mais le retard du camion qui doit livrer l’essence.

Attention, les petits vieux, c’est fourbe, faudrait peut-être se méfier de celui-là… Copyright Well Go USA Entertainment
La réussite de ce premier long-métrage qui se laisse regarder sans déplaisir est d’avoir grounded – emprisonné – toute une série de personnages types dans un espace clos : le diner. Le temps joue contre ces conducteurs qui attendent avec impatience – pour diverses raisons – l’arrivée du camion-citerne. Dès lors qu’on comprend qu’il n’arrivera pas, le drame peut poindre derrière la comédie. Dans U-Turn, un aspect moral teintait encore les échecs des différents personnages, enfermés dans une boucle de névroses génératrices de malheurs à la chaîne. Mais, dans Last Stop : Yuma County, point de place pour la réflexion personnelle (contrairement à Sean Penn qui n’arrêtait pas de répéter qu’il ne comprenait rien au village où il avait échoué). La serveuse ne s’appesantit pas sur la stérilité de son couple, le gérant obèse de la station-service clame qu’il est heureux avec sa vieille TV et son chien sourd… C’est le règne du vide, du néant, de discussions – à l’image de celle de l’adjoint, complètement aveugle au drame en cours, avec les retraités – qui ne mènent nulle part…
Dès lors, la scène de canardage centrale, qui d’une certaine manière permet le relâchement des tensions et un nouveau souffle dramatique, ne surprend pas. Si elle est parfaitement orchestrée et exécutée, elle n’est plus ce point de bascule où tout peut enfin advenir. Mais plutôt le constat que le film est presque arrivé à son terme, tournant en boucle sur lui-même, comme une machine à laver pleine de vieux vêtements sans aucun lustre et originalité.
6 août 2025 en salle | 1h30min | Policier, Thriller
De Francis Galluppi
Avec Jim Cummings (II), Faizon Love, Jocelin Donahue, Richard Brake
Titre original : The Last Stop in Yuma County






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