Fantôme utile, de Ratchapoom Boonbunchachoke, 27 août, Semaine de la Critique, Cannes 2025.
« Les fantômes ne cèdent pas à la mort. Ils reviennent pour protester. » Et le héros qui prononce ces mots est bien placé pour le savoir : il s’est transformé en revenant, après avoir été assassiné par le pouvoir en place. Fantôme utile, film fantastique et queer, pratique un mélange des genres irrévérencieux et politique. En enchâssant plusieurs récits (une histoire d’amour d’outre-tombe et la disparition de militants politiques), le jeune réalisateur thaïlandais Ratchapoom Boonbunchachoke réussit à aborder plusieurs thèmes d’actualité (la pollution de l’environnement et la corruption de dirigeants) tout en racontant une singulière romance entre vivants et morts.
Deux couples – l’un hétérosexuel, l’autre gay – donnent le tempo à une histoire qui s’effeuille – au sens figuré comme littéral – peu à peu, faisant à la fois monter la tension érotique et la violence politique. Difficile en essayant de résumer l’histoire de ne pas révéler les multiples retournements de situation qui entraînent le spectateur sur de fausses pistes : celle de la comédie romantique et de l’amour contrarié par la famille, ou bien, celle plus potache, du fantastique avec des appareils électroménagers hantés.
Fantôme utile emprunte aussi à la tradition orale du conte. Le narrateur est un réparateur d’aspirateurs : Krong (Wanlop Rungkumjud, très sensuel) est apparu comme par enchantement devant la porte du jeune universitaire (Wisarut Homhuan, timide et gauche) qui vient d’activer sa garantie. Son aspirateur rejette la poussière qui s’amoncelle dans son appartement et qui tuera, à petits feux, plusieurs personnages du film. Par ailleurs, la machine défectueuse semble émettre une toux à la nuit tombée. Nous voilà entraînés dans un mélodrame traité comme une farce : Krong raconte le destin tragique de March (Witsarut Himmarat), héritier d’une famille d’industriels qui possèdent une usine où plusieurs revenants se sont manifestés. Au début de l’histoire, March est aussi un jeune veuf inconsolable qui pleure le décès de Nat, sa magnifique et douce épouse (jouée par la top model évanescente Davika Hoorne).
A travers cet amour interdit (Nat hante un aspirateur qui devient le partenaire sexuel de March), Ratchapoom Boonbunchachoke traite une multitude de thèmes : le poids de la tradition – via les personnages des vénérables moines – et du matriarcat dans la société thaïlandaise, le difficile travail de deuil, la mémoire… On rit beaucoup aux scènes cocasses où la belle-famille de Nat surprend l’aspirateur dans des poses compromettantes avec March, mais au-delà du côté farcesque de la narration, accentué par un final grand-guignolesque et gore (!), Fantôme utile est un magnifique film sur les pouvoirs politiques de la création artistique.
Le film se révèle poignant dans sa manière – à la fois simple et profonde – de poser des questions essentielles : pourquoi certaines personnes ressentent-elles le besoin de créer à partir des souvenirs, de figer le passé à travers l’écriture ? C’est une solitude, une forme de béance émotionnelle qui animent le jeune chercheur à réunir photos et preuves des conséquences de la destruction des vieux bâtiments. C’est aussi le manque, le désir fou de voir son épouse revivre, qui sortent March de sa léthargie. A l’origine de toute création, le motif de la perte – que ce soit d’une époque révolue et aimée (comme son enfance), d’un être cher ou d’un lieu (avec le déracinement). Il y a tout cela dans Fantôme Utile. Des ouvriers qui sont expropriés et condamnés à une vie de misère et de maladie mortelle, tandis que les puissants se goinfrent dans leur villa climatisée. Des êtres qui s’aiment – malgré la mort ou la séparation – mais à qui on enjoint de tourner la page.
Dans un second temps, le film bascule dans la dystopie au sein d’une société orwellienne où les désirs doivent être éteints : le fantôme Nat – en échange d’une maternité pourtant impossible – est devenu fantôme utile, au service du Ministre. Marchandisation et annihilation du vivant vont de pair avec le contrôle – voire la censure – des rêves et des relations amoureuses.
Et de finir sur cette image de (pseudos) mères (elles n’en ont rien) qui vivent dans un présent permanent et qui ont sacrifié leurs maris, fils, amants, devenus à leur tour poussière, sur l’autel du fric, de la convention sociale et des signes extérieurs de réussite. A quoi répond cette scène de baise démente avec cet appel désespéré : souvenons-nous des morts, de ceux qui ont comptés, pour rester vraiment vivants. Visuellement très riche, avec des décors incroyables comme la salle des électro-chocs, et de nombreux effets au service du conte (ouvertures et fermetures à l’iris, fondus enchaînés…), Fantôme Utile, film coup de poing, a largement mérité son prix à la Semaine de la Critique à Cannes.
27 août 2025 en salle | 2h10min | Drame, Fantastique
De Ratchapoom Boonbunchachoke
Avec Mai Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon…
Titre original : Pee Chai Dai Ka








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