Kouté-Vwa, de Maxime Jean-Baptiste, 16 juillet

Kouté-Vwa s’achève sur une séquence hallucinée où des motos prennent le départ sur une route perdue au milieu de la forêt équatoriale, puis sont filmées, filant à toute allure dans une nuit stroboscopique. Ce long tunnel nocturne vient clore une réflexion chorale, où plusieurs voix, parfois dissonantes, nous sont données à entendre. Cela tombe bien, Kouté-Vwa veut dire « Ecoutons les voix »… Il y d’abord celle de Melrick, jeune ado élevé à Stains, qui séjourne pendant l’été chez sa grand-mère en Guyane.

© Les Alchimistes Films

Avec lui, la métropole n’est jamais bien loin, grâce aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux. Ce lien, maintenu malgré les récentes amitiés qui se tissent dans sa nouvelle cité, près de la mer, est peut-être ce qui lui permet de rester à flot, de ne pas sombrer dans le trop-plein d’émotions. Car Melrick est le dépositaire d’une histoire, celle de Lucas Diomar, l’oncle prodige, musicien, DJ populaire, fondateur du groupe Turbulences, qui a trouvé la mort dans des circonstances tragiques à l’âge de 18 ans.

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Nicole, la mère de Lucas, prône le pardon, envers les jeunes hommes qui ont ôté la vie à son fils. Elle a compris, après un long processus de deuil que la vengeance – solution qu’elle avait un moment envisagée – ne ramènera pas Lucas et contribuera au cycle de violence qui détruit la jeunesse guyanaise. Kouté-Vwa s’ouvre d’ailleurs sur des images d’archives où l’on voit la soeur de Lucas, au lendemain du drame, appeler la communauté à faire front, à rester soudée pour que l’irréparable cesse… Cette leçon de force et de résilience est aussi celle conseillée par un psychiatre à Yannick, l’ami d’enfance de Lucas qui ne put empêcher le drame, et prit lui aussi plusieurs coups de couteau, en tentant de protéger son meilleur pote. C’est d’ailleurs Yannick Cébret, magnétique et beau dans sa tristesse, qui s’enfonce dans la nuit, au volant de sa moto, comme s’il tentait de fuir les démons de son passé traumatique.

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Kouté Vwa laisse parler des hommes et femmes meurtris, mais c’est aussi une œuvre chorale dans sa conception. Aux manettes de cet ovni filmique – mélange de documentaire, de fiction et d’archives – un trio qui se connaît depuis longtemps, unis par des liens familiaux. A l’écriture, un frère et une soeur, Maxime Jean-Baptiste et Audrey Jean-Baptiste, qui se trouvent être aussi les cousins de Lucas. Derrière la caméra, le réalisateur Maxime Jean-Baptiste qui poursuit depuis plusieurs années une œuvre cinématographique sur la diaspora et les traumatismes infligés par les pouvoirs colonisateurs. Il a également été aidé à l’image par Arthur Lauters, natif blanc de Guyane qui a quitté le département d’outre-mer pour poursuivre des études de cinéma en métropole. La connaissance des lieux et des protagonistes impliqués a certainement aidé à vaincre les réticences des personnes touchées par ce drame. Mais le trio a également réussi à adopter la bonne distance pour raconter un passage de relais, une initiation, celle de Melrick.

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Le film est autant l’histoire de Lucas, fantôme qui hante les mémoires et les quartiers de Cayenne, que celle de Melrick, gamin de la banlieue parisienne qui découvre une nouvelle manière de vivre et d’aimer en devenant joueur de tambour comme son oncle avant lui. L’héritage est lourd à porter, mais le film montre comment, grâce à la bienveillance de tous, Melrick réussit à trouver sa place là-bas tout en restant, malgré tout, un enfant de la métropole. C’est un film morcelé à cause de nombreuses déchirures intimes : la perte de Lucas bien sûr, mais aussi la distance qui se creuse entre Melrick et sa mère, restée en France. Sous le soleil estival équatorial, temps et espace se dilatent jusqu’à parfois se confondre : Yannick s’enfonce un peu plus dans le passé, tandis que Melrick lui garde les yeux résolument tourné vers l’avenir : le grand concert final, et qui sait, une rentrée en Guyane ou à défaut, de nouvelles vacances auprès de sa grand-mère l’été prochain…

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Le film alterne discussions autour du drame, scènes familiales intimistes et moments oniriques où la beauté de la Guyane est magnifiée par plusieurs moyens techniques : plan fixe sur l’eau d’une cascade ou sur Yannick immergé, nuit américaine, travellings… Récit d’apprentissage qui se nourrit des traditions orales et du rythme des tambours, Kouté Vwa surprend par sa maîtrise formelle et son sens du récit. Toujours bienveillant, à bonne distance et en même temps autoréflexif, ce premier long-métrage de Maxime Jean-Baptiste a été doublement récompensé au festival de Locarno où il a remporté le Prix Spécial du Jury CINÉ+, ainsi qu’une Mention Spéciale du jury First Feature.

16 juillet 2025 en salle | 1h17min | Drame
De Maxime Jean-Baptiste
|Par Maxime Jean-Baptiste, Audrey Jean-Baptiste
Avec Melrick Diomar, Yannick Cébret, Nicole Diomar

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