Dreaming walls, de Maya Duverdier, Amélie van Elmbt, 28 août

Lorsqu’elles franchissent la porte du mythique Chelsea Hotel à New York, les deux réalisatrices belges Maya Duverdier, Amélie van Elmbt, ne s’attendent pas à trouver un immense chantier. Invitées par une des plus anciennes locataires de l’immeuble, la chorégraphe Merle Lister, elles découvrent l’étrange cohabitation qui perdure depuis plus de 10 ans entre artistes vieillissants et ouvriers du bâtiment. Si Merle a sympathisé avec les jeunes maçons et charpentiers, exécutant volontiers des pas de mambo avec l’un d’entre eux, l’imbroglio juridique qui retarde les travaux de rénovation suscite de nombreuses tensions entre résidents.

Merle Lister et un ouvrier. © Clin d’oeil films

D’un côté, les derniers représentants de la bohême newyorkaise, un performer transsexuel (Rose Cory), un sculpteur de fils de fer (Skye Ferrante), la photographe nonagénaire Bettina Grossman (décédée en 2021) qui avait fait l’objet d’une rétrospective aux Rencontres Photographiques d’Arles … ils sont tous et toutes bien décidés à défendre leurs loyers modérés. De l’autre, des résidents, pas forcément propriétaires, qui misent sur les travaux pour améliorer le standing de leur immeuble, en partie transformé en hôtel de luxe.

Bettina Grossman, de la fenêtre où elle a pris une série de photographies. © Clin d’oeil films.

Comprendre les événements qui ont mené à cette désastreuse succession d’investisseurs s’avérerait fastidieux : ce qui est sûr, c’est qu’avec la fin de l’ère Stanley Bard manager mécène ressuscité via des extraits d’interviews – les artistes sont moins protégés qu’avant. Les réalisatrices ne tombent pas dans le piège du documentaire chronologique. Néanmoins, difficile de faire abstraction du prestigieux héritage culturel de l’immeuble. Les portraits de stars encore vivantes – Bob Dylan, ou Patti Smith dont l’interview, dans les années 1970, sur les toits du Chelsea Hotel constitue la séquence d’ouverture du film, sont projetés sur des murs nus. Le passé irradie le présent, les fantômes des anciens locataires, décédé.es de morts violentes, Marilyn Monroe, Janis Joplin, Edie Sedgwick, ou Nancy Spungen, la groupie des Sex Pistols assassinée par son petit ami le chanteur et guitariste Sid Vicious, sont matérialisés par des images d’archives ou évoqués à travers les souvenirs des vieux locataires.

En creux de ce documentaire construit tel une déclaration d’amour professée à un groupe de vieux outsiders, une réflexion sur la marchandisation de l’art et la gentrification des quartiers autrefois populaires. L’art produit par des artistes vieillissants a-t-il encore droit de cité s’il ne rapporte plus rien, s’il n’est plus auréolé du glamour et du parfum de transgression de la jeunesse ? Doit-on défendre l’existence du Chelsea Hotel comme havre de paix et lieu de création pour des artistes que personne, en dehors d’un petit milieu, ne connaît ? Les résidents interviewés par Amélie van Elmbt et Maya Duverdier sont des survivants : à la pauvreté, la drogue, le SIDA ou le décès de leurs proches. Le compositeur Gerald Busby, célèbre pour avoir collaboré avec le réalisateur Robert Altman ou le chorégraphe Paul Taylor, a renoué avec la musique malgré une longue descente aux enfers après le décès de son compagnon. Susan Kleinsinger, a dû renoncer à son appartement serre, et s’installer avec Joe Corey, son compagnon en fin de vie, au premier étage, réservé aux locataires jusqu’au-boutistes.

Skye Ferrante, de dos, et ses modèles. © Clin d’oeil films

Résistants vaille que vaille, prêts à tout pour défendre ce lieu, attaché à tant de souvenirs personnels et artistiques, les derniers artistes du Chelsea Hotel ne sont pas dupes. Si le chantier traîne autant, et qu’ils n’ont pas tous été expulsés, c’est aussi parce que les investisseurs capitalisent sur leur aura de derniers vestiges d’une époque révolue. Contraints à emprunter l’escalier de service – pour ne pas croiser les futurs touristes qui paieront 300 dollars la nuit une minuscule chambre (les espaces vivables d’autrefois ont été réduits pour loger un maximum de clients et engranger un maximum de profits) – Merle, Gerald, ou Rose, de par leur présence spectrale, sont autant d’aimants à touristes. La gentrification en cours se double donc d’un certain voyeurisme qui n’est pas sans rappeler les freak shows. Tristesse infinie. Que cet article à la suite des autres critiques déjà publiées rendent ainsi honneur à la juste valeur de ces créateurs.

28 août 2024 en salle | 1h 20min | Documentaire
De Maya Duverdier, Joe Rohanne
|Par Amélie van Elmbt, Maya Duverdier

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