Drive-Away Dolls, d’Ethan Cohen, 3 avril 2024

Les frères Cohen ont annoncé il y a quelques années déjà qu’ils souhaitent s’atteler à la réalisation en solo, et depuis la sortie en 2022 de The Tragedy of Macbeth de Joel Coen, on attendait avec impatience la première réalisation en solitaire du petit frère Ethan. C’est chose faite avec Drive-Away Dolls qu’il a tout de même co-signé avec Tricia Cooke, sa monteuse depuis de nombreuses années, et accessoirement son épouse à la ville. Un binôme donc se reforme pour accoucher d’un scenario qui emprunte beaucoup aux figures chères à la filmographie passée des deux frérots : le méchant goon – homme de main – et le gentil, qui discute avant de frapper, mais aussi un personnage principal qui n’a de cesse de partager via une logorrhée envahissante sa philosophie de vie avec son compagnon de voyage… Drive-away dolls est donc un road-movie où l’on retrouve plusieurs duos comme si Ethan Cohen ne pouvait se passer des jeux de miroirs et d’oppositions bicéphales qui ont caractérisé ses précédents films… sauf qu’ici le film de truands se meut en comédie lesbienne !

Eh oui, malgré la séquence inaugurale Pedro Pascal est acculé à la mort dans une sombre ruelle en raison du contenu d’une mystérieuse mallette, il y aura très peu d’action ! Le héros du Mandolorian laisse la place à deux nénettes aux tempéraments complètement opposés : la flamboyante Jamie, originaire du Texas, ne pense qu’à multiplier les expériences sexuelles tandis que Marian, studieuse et silencieuse, aimerait juste prendre quelques jours de congés, au calme, chez sa tata, à Tallahassee, en Floride.

Adeptes des plans foireux, les deux copines (qui ne forment pas un couple à l’écran) se retrouvent embarquées malgré elles dans une course poursuite avec, à bord de leur voiture de location, la mallette qui a coûté la vie à Pedro Pascal. Dans ce film à la fois anticonformiste et anti-politiquement correct (tout le monde en prend pour son grade), l’odyssée de Marian et Jamie prend une tournure loufoque qui n’est pas sans rappeler la virée à travers le Sud religieux et fanatique d’Ulysses Everett McGill dans O’Brother (Joel Coen, Ethan Coen, 2000) sauf qu’ici, tout est trash et outrancier à l’instar de la photographie et des ambiances flashy. Le duo Marian et Jamie fonctionne à merveille et leurs interactions doivent beaucoup à l’humour slapstick, marque de fabrique des films de Steve Martin ou de sa série TV Only Murders in the Building.

On songe aussi à d’autres inspirations : John Waters ou Russ Meyer, pour leurs personnages caricaturaux et leur érotisme soft. Cet hommage à peine déguisé à la production cinématographique d’un autre temps est la force mais aussi la faiblesse de ce film sympathique qui restera anecdotique. L’action se déroule en 1990, et les deux nanas en cavale évoquent régulièrement dans leurs discussions deux figures politiques de cette époque, Ralph Nader et Bill Clinton. L’opposition entre Démocrates et Républicains est également mise en images dans l’un des inserts psychédéliques qui parsèment le film avec des éléphants et des ânes (symboles des deux partis) virevoltant au milieu de spirales colorées. L’origine du MacGuffin, le trésor de la malette, remonte aux années 1970, un temps de libération sexuelle dont le souvenir, dans les années 1990, embarrasse un candidat Républicain interprété par Matt Damon.

Dans l’Amérique post-trumpiste de Biden, et avec Donald toujours en embuscade, il est pertinent de rappeler l’héritage des luttes passées. Malheureusement, le film rate un peu toutes les cibles de spectateurs potentiels. A moins de le considérer comme un clin d’oeil nostalgique à des époques révolues (les 1970’s et les 1990’s), le public jeune, habitué à un cinéma bien plus osé à propos du couple et de la sexualité, ne s’amusera pas des scènes « piquantes », qui semblent au final très datées. Enfin, dans un contexte militant communautariste très axé sur la réparation, et le statut de victime, les blagues à propos des minorités gays pourront apparaître lourdes, voire insultantes. Mais, si on accepte de se laisser embarquer dans cette comédie potache et délirante, on passera un moment divertissant, vite oublié.

3 avril 2024 en salle | 1h24min | Action, Comédie, Thriller
De Ethan Coen
|Par Ethan Coen, Tricia Cooke
Avec Margaret Qualley, Geraldine Viswanathan, Joey Slotnick, Pedro Pascal, Matt Damon…

 

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