Nada, de Mariano Cohn, Gastón Duprat, 2023

Par delà son prestigieux casting qui réunit Luis Brandoni, immense star en Argentine, et Robert de Niro, l’un des derniers monstres sacrés d’Hollywood, Nada est une mini-série de cinq épisodes particulièrement attachante. Chaque épisode porte le nom d’une expression idiomatique argentine, qui sera expliquée par De Niro et qui donne le ton aux péripéties vécues par le personnage central, Manuel, un critique gastronomique vieillissant. Politiquement incorrect, notre héros se lance régulièrement dans des diatribes acerbes contre les modes culinaires et conceptuelles du moment. On a parfois l’impression d’être face à une version latino de Jean-Pierre Coffe (ah ces lunettes, ici toutes jaunes!), heureusement en beaucoup plus subtil et moins caricatural. L’une des scènes les plus réjouissantes se déroule à la terrasse d’un bar hype et oppose Manuel à une jeune serveuse qui deviendra par la suite son amie. Un plateau de fromages hors de prix, commandé par l’ex de Manuel, est déposé sur la table. Il est en tout point identique à l’autre plateau de la carte, beaucoup moins cher. Et Manuel de démonter avec beaucoup d’humour le concept des vaches heureuses justifiant cette arnaque.

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Mais Nada ne se résume pas à une série de scènes cocasses dans les restaurants branchés ou traditionnels de Buenos Aires. Le dispositif choisi par les réalisateurs pour introduire et clore chaque épisode – avec Robert de Niro comme narrateur qui brise le 4e mur et s’adresse donc directement aux spectateurs – établit un savoureux parallèle entre la capitale de l’Argentine et New York. On pourra reprocher à Nada d’être à la fois une carte postale touristique de Buenos Aires et un panagérique de ces deux villes comme temples de la sophistication. Leur point commun est d’avoir conservé des traits et habitus culturels européens. N’en déplaise aux rednecks et péquenauds de tout pays, n’importe quel voyageur citadin français, italien ou espagnol sera moins dépaysé à Buenos Aires ou à New York qu’à Tuscaloosa en Alabama ou au fin fond de la Pampa argentine.

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Cette évidence pourrait se révéler problématique pour l’exemple argentin tant elle reflète aussi des rapports de pouvoir basés sur la classe et la race, et pourrait-on ajouter en cette ère post Mee-Too, sur le patriarcat. Mais c’était sans compter sur l’apparition lors du 2e épisode d’Antonia, une jeune employée paraguayenne, issue de la tribu des Guarani qui fera tout pour se faire embaucher par Manuel, pourtant très réticent à l’idée de remplacer sa dévouée Celsa, domestique au service de sa famille pendant plus de 40 ans et passée l’arme à gauche à la fin du 1ier épisode. Au contact d’Antonia, Manuel abandonne un peu de sa snobitude et il prend conscience qu’en dépit de ses problèmes d’argent – il n’a rien publié depuis plus de 20 ans – il appartient à un petit groupe de privilégiés.

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Le personnage d’Antonia permet aussi d’introduire dans la série de nombreuses recettes paraguayennes qui cohabitent avec celles plus classiques ou traditionnelles, prisées par Manuel comme le boeuf Wellington. L’un des charmes indéniables de Nada – série aussi truculente qu’érudite – est de proposer au spectateur un voyage culinaire à travers les influences régionales et transnationales d’une cuisine argentine qui doit autant aux immigrés italiens, qu’espagnols et aujourd’hui paraguayens. Comme l’affirmait le personnage de Julia Child dans la série Julia (basée sur l’emission de la célèbre cuisinière et critique nord-américaine décédée en 2004), la cuisine est une ouverture sur le monde, sur les us et coutumes de nos voisins proches et lointains, à la fois dans le temps et dans l’espace. En ce sens, Nada est une célébration de l’histoire tumultueuse et métissée de l’Argentine à travers le portrait d’un vieux con – ami avec d’autres vieux cons – qui, s’ils apprécient les tableaux de maîtres et la bonne chère servie dans les restaurants étoilés, sont aussi les dépositaires de savoirs, hélas en voie de disparition, forgés au fil des métissages et héritages successifs.

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L’une des scènes les plus éloquentes est celle qui se joue à la réunion du cercle des épicuriens dont Manuel est membre. Pour rajeunir un peu leurs rencontres et discussions, les membres ont décidé de venir accompagné.es d’un jeune de moins de 30 ans. Ignacio, l’ami galeriste et antiquaire, est venu, faute de mieux, avec son plus jeune fils, étudiant en sociologie. Et cet abruti de débiter le monologue du parfait gauchiste sur lesdits rapports de classe et de genre, toujours insupportable à entendre lorsqu’il émane de gosses de riches. Manuel ne se privera pas de lui faire remarquer qu’il est un fils à papa et il lui opposera de manière fort intelligente, le parcours d’Antonia, non formée à la sociologie mais capable de se forger ses propres opinions et riche d’expérience.

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Dramédie qui lorgne du côté de Larry et son nombril pour le côté mysanthrope de Manuel, artiste cynique, jugé « décadent » par ses adversaires (le mot revient sans cesse comme une insulte), Nada est en fait une série résolument anarchiste dans sa manière de se moquer des modes, des chapelles et des castes constituées par les intellectuels d’aujourd’hui, universitaires certes, mais aussi influençeurs, foodies et autres incarnations de la branchitude et de ce qu’il faut penser et manger ! Mais, la série évite habilement le piège de la nostalgie réactionnaire en substituant au motto désenchanté de départ (nada = rien) un mot chinois qui signifie la cuisine du coeur.

copyright Star+ La maison de Manuel est hors écran le restaurant Patagonia Sur situé dans le pittoresque quartier de La Boca à Buenos Aires.

Car, in fine, pour Manuel le dandy (et peut-être aussi pour Brandoni tant la série incorpore des éléments autobiographiques tels que son amitié avec de Niro), la gastronomie est une affaire de saveurs partagées, ce n’est ni une expérience réservée à quelques happy few ni la maîtrise de techniques ultra-compliquées pour devenir un master chef (comme hélas la télé actuelle tente de faire croire). Cela peut-être un pancho (hotdog argentin), une milanesa à l’argentine (grande pièce de boeuf pânée), un choripan, un media luna (sorte de croissant en pâte briochée arrosé de syrop au miel) le tout accompagné de chimichurri, des plats simples mais savoureux, préparés pour ceux qu’on aime. Des plats si métissés qu’ils feraient peut-être hurler les puristes qui reprocheraient ainsi au tuco pesto d’être un mélange de bolonaise et de pesto. Et si Manuel quittait l’écran pour la vraie vie, il ne se priverait pas de les congédier d’un « boludo » !

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Acclamée au festival de San Sebastian, cette série, servie par d’excellents acteurs et des dialogues incisifs, est un vrai régal pour les papilles, les yeux et le coeur ! Avec en prime, de très belles vues de Buenos Aires.

Depuis 2023 | Comédie, Drame
Créée par Mariano Cohn, Gastón Duprat
Avec Luis Brandoni, Robert De Niro, Katja Alemann
Nationalité : Argentine

Pour découvrir les recettes paraguayennes de la série Nada : cliquez ici.

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