The Fabelmans, Steven Spielberg, 22 février

Deux semaines après l’avoir découvert, on essaie toujours de trouver des raisons d’aimer le dernier film de Steven Spielberg, qui a remporté deux Golden Globes : meilleur film dramatique et meilleur réalisateur. La photographie est belle, les acteurs, lorsqu’ils jouent comme membres d’un ensemble – la famille élargie des Fabelmans – sont justes, et l’hommage au cinéma, à travers ce récit initiatique, est souvent maîtrisé… Et pourtant, on déteste The Fabelmans.

C’est censé être le film le plus intime de Spielberg – car basé sur ses souvenirs familiaux d’enfance et d’adolescence – et pourtant, c’est peut-être l’une de ses réalisations les plus impersonnelles. Pour l’écriture du scenario, il s’est de nouveau associé à Tony Kushner avec qui il avait collaboré sur Munich, Lincoln et West Side Story… Nul doute que l’auteur des mélodramatiques Angels in America et Caroline, or Change a planché sur la personnalité complexe du personnage de la maman de Spielberg, joué par Michelle Williams. Car s’il est beaucoup question de cinéma ou des premiers pas de Spielberg comme apprenti-réalisateur, The Fabelmans est avant tout la déconstruction d’un couple qui se meurt à petits feux.

Dès les premières images qui plantent le décor (une salle de cinéma) et le thème (la naissance d’une obsession artistique), le couple est caractérisé, à travers la définition que père et mère donnent de l’expérience cinématographique. Pour elle, concertiste devenue mère au foyer, le cinéma, c’est le rêve, l’évasion. Pour le mari, un ingénieur de génie peu enclin à exprimer ses émotions, une illusion technique qui impressionne les jeunes esprits mais peut s’expliquer avec simplicité. Cette schématisation pose problème. Admettons qu’en dépit de leurs différences si fondamentales, ces deux là soient tombés amoureux l’un de l’autre. Après tout, les profils opposés se complètent souvent. Mais comment alors envisager qu’après 4 enfants et plus de 15 ans de mariage, ils ne se supportent plus… presque du jour au lendemain ?

Paul Dano est Burt Fabelman

Pour convaincre le spectateur dubitatif, Spielberg et son équipe déploient tous les poncifs du mélo le plus éculé. Malgré sa joie de vivre ancrée en elle et sa fantaisie naturelle, Mitzi souffre en silence, et sombre doucement mais sûrement dans la déprime des Desperate Housewives si souvent mises en scènes ces dernières années au cinéma et à la télévision. Eh oui, dans les années 1950, être une bonne épouse, c’est renoncer à sa carrière pour s’occuper exclusivement des enfants. Burt, son époux, est compréhensif. Mitzi se ménage encore des moments où elle joue du piano et, afin de préserver ses mains, elle ne fait jamais la vaisselle mais utilise nappe, plats et couverts en papier jetables. Les nombreuses séquences où toute la famille se fait une joie de tout déchirer au moment de débarrasser la table ont pour but – si le spectateur n’avait toujours pas compris – de souligner le grain de folie de Mitzi. Spielberg tente – à posteriori – de comprendre sa mère, mais la condamne en même temps.

Michelle Williams est Mitzi Fabelmans

Si cela ne suffisait pas, une autre séquence montre Mitzi qui embarque toute la marmaille à bord de sa voiture après une altercation avec Burt et fonce vers l’œil du cyclone menaçant la ville. On songe à Gena Rowlands dans Une femme sous influence, le film de Cassavetes, ou à Meryl Streep dans Le choix de Sophie pour les conséquences d’un passé marqué par les camps et le nazisme… Sauf que Michelle Williams, malgré tout le mal qu’elle se donne, n’est pas Gena Rowlands et que Spielberg se contente d’évacuer la question en mettant en scène un judaïsme farcesque avec le personnage de Bennie – l’autre homme (il en faut toujours un !) – qui chante débilement un mélange d’Américain et de yiddish lors d’une veillée au coin du feu…

Seth Rogen est Bennie Loewy dans Les Fabelmans

A trop tordre les mots, on en finit par tordre la réalité. Dans de récentes interviews, Spielberg expliquait que The Fabelmans était l’aboutissement d’une démarche de réhabilitation de la figure paternelle entreprise depuis Il faut sauver le soldat Ryan, hommage à son père combattant pendant la seconde guerre mondiale. Dans sa filmographie antérieure, les personnages de père étaient souvent défaillants, maltraitants ou absents en écho à ce que le réalisateur avait vécu lors du divorce de ses parents. Avec Les Fabelmans, la froideur calculatrice du père est mitigé par le supposé égoïsme (même la sœur cadette parle de sa mère en ces termes) de Mitzi. Il ne s’agit pas de juger le ressenti d’un réalisateur qui met à l’écran un pan de son passé mais, en privilégiant sa subjectivité, Spielberg accouche d’un personnage féminin qui peine à convaincre. La détresse de Mitzi aurait semblé plus crédible, more « rounded », si le réalisateur n’avait pas éludé complètement le contexte culturel propre à sa famille. Le statut et la place d’une femme diffère du tout au tout d’une famille juive ultra-orthodoxe – comme l’était celle des parents de Spielberg – à une famille juive libérale.

Spielberg traite de la même manière – superficielle et schématique – l’antisémitisme dont il fit l’objet au lycée. Les personnages secondaires, les copains du camps scout en Arizona, ne sont que ça : des ombres, des figurants dans les films amateurs tournés par son alter-ego adolescent. Les séquences californiennes enchaînent les clichés des high school movies : Spielberg ado se retrouve dans la peau du nerd, harcelé par une bande de jocks (sportifs populaires), ce qui tranche complètement avec son expérience profondément inclusive et bienveillante dans le sud-ouest américain. Mais à l’exception de la présence de Lane Factor, acteur amérindien également à l’affiche de l’excellente série TV Reservation Dogs, aucune allusion au multiculturalisme de The Grand Canyon State : l’enchaînement des séquences en devient artificiel comme si l’on avait raccordé au montage deux prises de films diamétralement opposés.

Peut-être que dans l’esprit de Spielberg, aujourd’hui âgé de plus de 70 ans, ses souvenirs d’enfance et d’adolescence s’organisent ainsi, tels des moments extraits de toute logique, de tout contexte historique et culturel, dont l’importance est avant tout symbolique. Soit. Mais pourquoi alors, dans un film qui prétend parler de la magie du cinéma, ne pas laisser davantage la place au rêve, à l’imagination ? Les seules entorses à cette frénésie de contrôle de l’histoire via un montage à la fois aride et policé sont Mitzi, dansant en robe translucide, devant les phares de la voiture, et l’arrivée inopportune du grand-oncle circassien (formidablement interprété par Judd Hirsch). Deux personnages qui auraient pu se révéler riches mais finissent par être catalogués de fous.

Sammy Fabelman (Gabriel LaBelle) et Oncle Boris (magnifique Judd Hirsch)

Restent alors les séquences de film dans le film où l’on voit Spielberg, bambin puis collégien et lycéen, tourner ses premiers métrages. On y retrouve des allusions aux films de genre des années 1950, ses sœurs déguisées en momies à l’aide de papier toilette, ses camarades grimés en bandits face à un shériff imperturbable. C’est souvent drôle mais là encore, cette impression de toute-puissance et de contrôle absolu (le jeune Spielberg apparaît comme un génie de la caméra dès ses premières tentatives) laisse peu de place à la poésie du cinéma. On préférera donc aux Fabelmans, présenté comme le récit d’une passion naissante pour le cinéma, l’incroyable long-métrage de Giuseppe Tornatore, Cinema Paradiso (Grand Prix du Jury à Cannes, Oscar du meilleur film étranger en 1989), ou la comédie Be Kind Rewind (Soyez sympas, rembobinez) de Michel Gondry qui montraient tous deux, dans des genres différents, que le cinéma est avant tout affaire de passionnés, de bricoleurs, de rêveurs excentriques et non de control-freaks.

22 février 2023 en salle / 2h31min / Biopic, Drame
De Steven Spielberg
Scenario : Steven Spielberg, Tony Kushner
Avec Gabriel LaBelle, Michelle Williams, Paul Dano, Seth Rogen, Judd Hirsch…

 

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