City of Dreams, Steve Faigenbaum

Comment Détroit, fleuron de l’industrie nord-américaine, a -t-elle pu se transformer en l’espace de quelques décennies en ville fantôme qui détient le triste record du taux de criminalité le plus haut de tout le pays ? Pour répondre à cette question -et dire enfin adieu à certains fantômes – le réalisateur Steve Faigenbaum revient tourner dans la ville qui l’a vu naître, plus de 25 ans après l’avoir quittée.

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Steve Faigenbaum devant la maison en ruines de son grand-père…

Il y a quelques années, l’historien de la médecine Roy Porter lançait un immense pavé dans la mare tranquille de ses collaborateurs universitaires : et si l’on s’évertuait plutôt à faire une histoire par en bas, en donnant la parole aux personnes qui d’une certaine manière ont été dépossédées de leur histoire en laissant -souvent contraintes et forcées- le soin à d’autres de la raconter ?

Avec City of Dreams, Steve Faigenbaum réalise une véritable histoire par en bas, donnant la parole à de nombreux habitants, plus ou moins anonymes : flic à la retraite, cousin schizophrène, ex-militants de la cause noire, gardien d’église, fils d’un ancien maire… Leurs points de vue sur la déliquescence de la ville éclairent plusieurs événements majeurs de l’histoire mouvementée de Detroit : la première grande émeute raciale de 1943 en plein effort de guerre, l’exode des familles juives vers des quartiers excentrés puis la banlieue pour fuir l’arrivée des premières familles noires accédant à la propriété, les mesures sociales du maire progressiste Jerome Patrick Cavanagh pour apaiser les tensions après l’émeute de 1967, la destruction de Hudson’s, grand magasin et fierté du centre-ville qui marque définitivement la mort de Downtown

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Steve et son cousin Sheldon

A ces témoignages s’ajoutent des images d’archives, finalement peu nombreuses et particulièrement bien choisies (la couverture des émeutes de 1967 par le journaliste de l’époque qui compare ça à une maladie contagieuse), et quelques interviews filmées en plan fixe… Steve Faigenbaum a su adopter la distance nécessaire avec la caméra et ses interlocuteurs, le ton de ses questions se révèle tour à tour facétieux, grave ou straight-to-the-point faisant ainsi affleurer doutes, regrets, désillusions et lucidité face à l’absurde.

Le film fonctionne le mieux lorsque l’histoire familiale du réalisateur met en lumière le désenchantement des habitants de Detroit. En remontant le fil de sa propre mémoire et celle de ses cousins, le réalisateur déterre plusieurs secrets qui touchent autant à l’histoire de ses ancêtres qu’à celle de la communauté urbaine. A l’image des maisons abandonnées par leurs différents propriétaires -voir à ce sujet le site d’Alex qui a documenté à l’aide des applications google maps et street view le délabrement progressif qui touche l’ensemble des quartiers- le film regorge de reliques d’un passé qu’on aimerait bien enterrer définitivement : le mur de la honte, érigé à la fin des années 1930, pour séparer les maisons des blancs de celles des familles noires devenues propriétaires, est encore visible près de Birwood Street et Eight Mile…

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Le réalisateur, avec l’une des premières écolières noires, dans un quartier majoritairement blanc…

A Détroit, la patate chaude que semble se refiler chaque nouvelle génération, c’est la question du racisme… étroitement liée à l’American Dream. Le drame de la famille Faigenbaum et des habitants de Détroit, c’est d’y avoir cru coûte que coûte, quitte à renier ses origines ou se choisir des bienfaiteurs pas si clairs que ça… et le film de montrer comment les Faigenbaum en étaient arrivés à vénérer le patron des usines Ford (qui reçut l’une des plus hautes distinctions nazies) ou à accepter l’idée qu’il existait de « bons » et de « mauvais » juifs…

Quand l’ascenseur social est en panne, quand le rêve se transforme en cauchemar, chaque communauté s’empresse de se retrancher dans son Américanité récemment construite tout en  désignant un bouc-émissaire, généralement choisi parmi les derniers migrants ou représentants des couches populaires. Mais, City of Dreams montre bien que la déchéance de Détroit est le résultat de phénomènes sociaux et politiques complexes : les tensions raciales, la gentrification de certains quartiers, l’avènement des banlieues résidentielles et de l’automobile, la construction de grands ensembles au milieu de nulle part, et bien sûr la fermeture des usines… Pas sûr que le centre Renaissance, immense complexe de bureaux en plein centre ville, ne parvienne à redynamiser une ville que tous continuent de fuir. L’air de rien, City of Dreams tisse des liens entre les habitants des différents quartiers, établit des ponts intergénérationnels et interraciaux, recréant ce qui semble souvent avoir fait défaut à Detroit, ville entièrement tournée vers le futur et la production, à savoir : un peu d’amour et un regard lucide mais bienveillant sur le passé… qui rappelle celui d’Harvey Pekar, dessinateur de comics, pour sa ville natale, immortalisée dans l’album Cleveland

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Pour aller plus loin :

Passé et présent de la ville en photos.

Reportage sur Arte Info.

Date de sortie : 09 juillet 2014
Réalisé par : Steve Faigenbaum
Durée : 1h27min
Pays de production : France
Année de production : 2013
Distributeur : TS Prod

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