Give me liberty, Kirill Mikhanovsky, 24 juillet

Un minibus pour personnes handicapées file à toute allure à travers les rues de Milwaukee. Dès les premières images, frénétiques, on pense au film A Tombeau Ouvert de Martin Scorsese avec Nicolas Cage. Même regard bleu acier pour Chris Galust, l’acteur principal, même détermination malgré le désespoir qui pointe. C’est un jour de déveine pour Vic, jeune conducteur d’origine russe. Son grand-père sénile a de nouveau mis le feu à la cuisine, à quelques minutes de l’enterrement de la grand-mère… Vic est très en retard à son travail et malgré les admonestations de son supérieur par radio, qu’importe, il mènera de front tous ses combats : empêcher l’éviction de son grand-père, transporter à bon port ses passagers réguliers et ceux, plus occasionnels, les Matrionas russes et biélorusses octogénaires, bien décidées à arriver à l’heure pour la cérémonie, et enfin peut-être, saisir l’amour qui se dérobe sans cesse à lui…

La comparaison avec A tombeau ouvert s’arrête aux beaux yeux de Chris Galust, joliment secondé par l’acteur russe Maxim Stoyanov qui campe, avec beaucoup de charisme et de sensualité bestiale, un escroc beau-parleur au grand cœur (apparemment c’est possible !) Le film ne se limite pas à bénéficier d’excellents interprètes, à la fois professionnels et non professionnels, valides et en situation de handicap. Si A Tombeau Ouvert brillait d’une incandescence noire, à l’image de ses personnages au bord du gouffre, Give me liberty rayonne de bonheur et de joie de vivre. L’urgence n’est pas ici synonyme d’excès, d’erreurs de jugement, de perte de repères, mais au contraire de décisions, certes brusques et radicales, mais qui témoignent de l’essentiel : le désir d’aimer et d’aider l’autre, qu’il soit âgé, étranger, handicapé, agressif comme ce conducteur noir à la carrosserie endommagé, ou têtu comme cette matriarche commandante…

Le film est un maelstrom d’émotions et le réalisateur a voulu faire du microcosme représenté par l’intérieur du mini-bus un macrocosme à l’échelle des États-Unis. Si l’action se situe opportunément dans une ville prête à sombrer dans le chaos des émeutes raciales -cela permet de maintenir permanente la tension tout au long du récit- les relations d’entraide au cœur du film constituent in fine un manifeste pro-rêve américain… comme si le réalisateur russe Kirill Mikhanovsky qui puise abondamment dans ses souvenirs personnels pour son deuxième film (il fut lui-même ambulancier) voulait remercier cette nation certes bordélique, inégalitaire et à bien des égards schizophrène de lui avoir permis de rencontrer tous les gens formidables -bien qu’agaçants- représentés à l’écran…

La porosité entre les différents mondes -la vieille bâtisse des mères noires célibataires, le centre d’activité des handicapés, l’immeuble où cohabitent russes orthodoxes et juifs- est rendu palpable par toutes ces incursions rythmées et saccadées dans des intérieurs qui révèlent les sacrifices passés et les espoirs encore entretenus… Le réalisateur a su trouver un ton et une image ultra-personnels, mêlant moments de pure comédie (quand Dima séduit la gardienne ou explique sa naissance miraculeuse et le rôle joué par Saint Pantaléon) à des séquences plus proches d’un cinéma naturaliste ou des compositions visuelles arty ébouriffantes (les dernières scènes devant le commissariat).

Le film est également intéressant parce qu’il bouscule certaines acceptations de la théorie du care (connue sous nos latitudes comme éthique de la sollicitude) qui insiste sur le rôle traditionnellement dévolu aux femmes (souvent sous payées, généralement issues de milieux défavorisées, et aux États-Unis, membres de la minorité noire) de s’occuper de personnes âgées et malades. Ici, c’est un mâle blanc, issue d’une famille d’intellectuels bourgeois (qui lui reprochent d’ailleurs de ne pas avoir embrassé le même type de carrière que les ancêtres) qui porte dans ses bras, nettoie, habille, lave des corps infirmes noirs ou âgés… qui n’hésitent pas à le disputer ou lui tenir tête. Un renversement des rôles qui montre aussi, sans aucun misérabilisme mais avec beaucoup d’humour, qu’un corps abîmé n’en demeure pas mois le réceptacle d’un esprit fort.

Date de sortie : 24 juillet 2019 (1h 51min)
De Kirill Mikhanovsky
Avec Chris Galust, Lauren ‘Lolo’ Spencer, Darya Ekamasova…
Genre : Comédie
Nationalité : américain

 

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.