Un havre de paix, Yona Rozenkier, 12 juin

Trois frères réunis dans le kibboutz de leur enfance pour dire adieu à leur père. Le benjamin doit partir pour le Sud-Liban, l’aîné l’entraîne à affronter ses premiers combats, tandis que l’enfant du milieu essaie de montrer à tous l’absurdité de cette guerre. Pour son premier long-métrage ouvertement autobiographique, Yona Rozenkier signe un hommage à sa propre famille : ce sont ses frères qui jouent à ses côtés à l’écran, en miroir à leur propre expérience d’appelés et de réservistes.

Un havre de paix est un drame poignant dont la tension est désamorcée par de nombreux moments burlesques (seuls subsistent au kibboutz une poignée de vieillards et vieux garçons loufoques), des envolées hallucinées (on boit et on fume pas mal de shit au kibboutz) ou des scènes de pure complicité et communion car on s’aime, mal, mais on s’aime quand même dans cette famille dysfonctionnelle.

Comment trouver sa place dans la fratrie ? En l’espace de quelques jours, les masques tombent. Avishaï, le plus jeune, est écartelé entre ses deux aînés : Itaï (magnifiquement interprété par le réalisateur Yona Rozenkier), brute épaisse sans aucune empathie, et Yoav, l’artiste ex-soldat, considéré par tous comme un hédoniste égoïste depuis qu’il a été démobilisé et vit à Tel Aviv. Avishaï, jeune homme doux qui recueille et protège les poussins voués à l’abattoir, tente de ne pas craquer. Tous les hommes israéliens ont combattu, son père et ses frères avant lui. Mais, la possibilité de fuir à Tel Aviv, la cité des plaisirs faciles, le taraude. Le film montre qu’il semble impossible de se soustraire à cette obligation familiale de combattre l’ennemi, elle-même constitutive de l’identité du mâle israélien.

Emprunt d’une profonde mélancolie, Un havre de paix est le film du retour aux sources doublé de la nostalgie de l’enfance. La guerre et son cortège de troubles post-traumatiques, incarnés par le fils pacifiste, en proie aux flash-backs, angoisses et insomnies, a balayé l’utopie du kibboutz où le communautarisme de l’époque, laïc et socialiste, servait un idéal d’égalité et de fraternité. « On a privatisé le hall » où l’on servait les repas, s’exclame avec joie la tante des trois frères. Le père menuisier d’un jeune mort au combat n’ose écrire un texte d’adieu pour les funérailles de son enfant: « Un menuisier ça ne sait pas écrire, ils riraient de moi. » L’acceptation des différences, le mélange des races et des croyances, la cohabitation entre Polonais, Suisses, Italiens et Russes a fait place à un no man’s land habité de morts-vivants rongés par la crainte des attaques aériennes et des lâchers de bombes.

Un havre de paix se distingue par sa merveilleuse direction d’acteurs et son sens impeccable d’un récit transfiguré par d’inventives trouvailles visuelles comme la scène au bar où Yoel Rosenkier (Yoav) danse sur Abba au milieu des flashs et noirs du stroboscope. Yona Rozenkier prend soin d’humaniser ses personnages : même le macho harceleur qui ne cesse de culpabiliser et d’humilier ceux qui pensent différemment de lui a, à défaut d’excuses, ses raisons d’agir ainsi. Mais, le jeune réalisateur ne cède pas à la facilité du happy-end. A l’image de son film en demi-teinte, le plongeon final des trois frères (qui donne son titre original au film The Dive) pour respecter la volonté finale du père -laisser un morceau de son corps dans la grotte sous-marine où il aimait tant entraîner ses deux garçons aînés- n’est pas l’épiphanie tant attendue. Yoav, le soi-disant lâche, a le courage des forts de se libérer de l’héritage aliénant en tirant un trait sur le passé, tandis que les autres frères s’enferment un peu plus dans les rôles qui leur ont été attribués.

Date de sortie : 12 juin 2019 (1h31min)
De Yona Rozenkier
Avec Yoel Rozenkier, Micha Rozenkier, Yona Rozenkier…
Genres : Guerre, Drame
Nationalité : israélien

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