Dieu existe, son nom est Petrunya, Teona Strugar Mitevska, 1ier mai

Mais qui est Petrunya, habitante de Stip en Macédoine, âgée de 32 ans, historienne de formation, célibataire, sans emploi ? Lorsqu’elle décline son identité au commissariat, le spectateur comprend immédiatement qu’elle a tout d’une paria. Quelques heures auparavant, elle a été alternativement victime de harcèlement sexuel et de rejet par le même homme marié, employeur bourgeois de l’usine de couture locale. Dans un pays où les femmes semblent être vouées à jouer simultanément le rôle de la putain et de la mère-vierge, Petrunya dérange… par son franc-parlé, son mépris des conventions et son ironie mordante.

Hors-normes, son corps suscite à la fois désir et mépris. Rouée de coups par une mère qui n’arrive plus à la contrôler, Petrunya décide progressivement de rendre la pareille à tous ceux qui se mettraient en travers de son chemin. Film sur l’affranchissement et l’acceptation de soi, Dieu existe, son nom est Petrunya montre la transformation à la fois physique et morale d’une vestale. Bien qu’elle confesse, dans un unique moment de désespoir, au jeune policier doux et attentionné qui la protège d’autres injures et affronts au poste de police (le seul homme à tirer son épingle du jeu) qu’elle se sent comme une bête sauvage traquée, Petrunya va paradoxalement se servir de cette animalité pour s’imposer en femme mûre, qui réfléchit par elle-même et mène sa vie comme elle l’entend.

L’objet du délit n’est pas uniquement le corps de Petrunya – jugé trop gros, trop vieux- mais une croix sacrée qu’elle a eu l’audace de récupérer au fond de la rivière lors d’un rituel réservé aux hommes. A partir de ce récit, basé sur une histoire vraie (une femme attrapa la croix en 2014 dans la ville de Stip, son geste soulevant un tollé au sein de la population locale et des autorités religieuses), la réalisatrice Teona Strugar Mitevska peint une chronique communautaire où le sens de l’absurde sert une dénonciation du pouvoir patriarcal. La cinéaste multiplie les effets de style (plans séquence fixes, zooms sur les visages, tremblements de caméra, raccords oniriques, décors allégoriques -l’image de fond du commissariat qui évoque une jungle, ou bien la piscine vidée de son élément-) pour suggérer à la fois le sentiment d’isolement et d’étouffement des habitants.

Car Stip, c’est Clochemerle, comme peut l’être n’importe quelle petite ville de province, en France ou à l’étranger : tout le monde se connaît, une grande majorité de la population est au chômage, et les habitants, désœuvrés, s’épient en permanence, à l’affût de nouveaux ragots. Lorsque Petrunya saisit la croix -et surtout, refuse de la rendre aux hommes- elle déclenche un scandale dont elle est loin de mesurer les répercussions. Légalement parlant, elle a le droit de conserver la croix puisqu’elle a été la plus rapide pour l’attraper. Mais, les autorités religieuses, craignant l’ire des jeunes hommes, font pression sur la police pour criminaliser ce geste. S’ensuit un huit-clos kafkaïen ponctué d’explosions hystériques de la part des hommes, encore une manière pour la réalisatrice de subvertir l’ordre établi.

Récompensé par deux prix mérités (Gilde Filmpreis et Jury œcuménique du meilleur film en compétition) lors de la dernière Berlinale, Dieu existe, son nom est Petrunya est un film cocasse et politique, teinté d’une douce ironie et d’un sens de l’absurde, typique du cinéma des Balkans, une région à la fois si proche et si loin de nous.

Date de sortie : 1 mai 2019 (1h 40min)
De Teona Strugar Mitevska
Avec Zorica Nusheva, Labina Mitevska, Simeon Moni Damevski…
Genres : Drame, Comédie dramatique
Nationalités : macédonien, belge, français

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