Les oiseaux de passage, Cannes 2018, en salles le 10 avril

Au milieu d’un spectaculaire désert, Médée est transportée chez Le Parrain : avec Les oiseaux de passage, Ciro Guerra et Cristina Gallego redonnent des ailes au mythe grec. Lyrique, cette histoire d’orgueil mal placé et de vengeance sanguinaire se déploie sur trois générations qui suffisent à enterrer un cartel de drogue et deux clans autrefois soudés par les intérêts monétaires et familiaux. Mais ce n’est pas le désir d’enrichissement qui mène les hommes à leur perte dans cette fresque baroque. A l’aube et au crépuscule, la femme. Celle qu’on enlève diplomatiquement à sa famille en versant une dot constituée de chèvres, de mulets, de vaches et de colliers protecteurs ou celle qu’on épie au bord de la piscine puis tente de séduire avec une liasse de billets, telle une prostituée. Les jeunes femmes -belles de surcroît- sont une denrée rare dans ces villages indigènes à la population vieillissante dont les visages sont tous parcheminés par le soleil et les éléments.

Rapayet, le héros tragique de ce conte plein de bruit et de fureur, est au fond un chic type. En âge de se marier -et surtout d’assurer une descendance à sa lignée déjà dévastée par des maux dont le spectateur ne saura rien- il continue de suivre les coutumes de son peuple, les Wayuu et se fait ainsi représenter lors des danses tribales par son oncle, le messager, le bien nommé Peregrino (cela signifie pèlerin en espagnol) qui porte la parole de clan en clan. Son désir pour la belle Zaida se heurte à l’égoïsme et à la prétention de la mère : Ursula, oracle hystérique qui gouverne par la peur. Peut-être un peu jalouse de sa propre fille, en tout cas prête à tout pour humilier cet homme qui ose marcher sur ses plates-bandes (Rapayet est le seul avec elle à faire du commerce auprès des gringos), elle exige une dot quasi impossible à rassembler. Qu’importe, le marchand d’alcool et de café est si amoureux qu’il décide de s’improviser vendeur de marijuana.

Découpé en quatre chapitres qui narrent l’ascension irrésistible puis la chute vertigineuse de Rapayet, Les oiseaux de passage multiplie les ellipses temporelles qui s’associent habilement aux visions oniriques de la fille d’Ursula, véritable medium, pourtant privée de parole par sa mère despotique. Une fille Cassandre, une mère Médée qui attise la haine et les conflits pour assouvir sa soif de contrôle. Si le récit, plein de suspense et de rebondissements, n’a rien à envier aux classiques du genre (on songe immédiatement à Scarface ou au Parrain), il dépeint avec une précision factuelle et psychologique les enjeux sociaux du développement du narco-trafic dans les années 1960 et 1970, une période connue là-bas sous le terme de bonanza marimbera.

Sauf que malgré l’achat de puissants 4×4 ou de somptueuses demeures, la reconversion des paysans n’a rien de glamour. En ajoutant un autre topos antique (peut-être un de trop ?), celui des frères ennemis, avec l’amitié puis la rivalité entre Rapayet, le trafiquant qui tente de rester intègre, et Moises (non indigène et noir !), le réalisateur souligne la résistance des indigènes à embrasser le mode de vie occidental. Rapayet souhaite gagner suffisamment d’argent pour sa femme (en réalité pour accroître la richesse de sa belle-mère) mais il s’offusque de voir son ami plonger dans la spirale de la violence, de la fête et du sexe.

La bande-son hypnotique, la maestria de la réalisation et les scènes dansées au milieu de paysages à couper le souffle confèrent une dimension hallucinogène à un film dont on sort sonné. Pas de panique, malgré tout le sang versé, Les oiseaux de passage se termine comme il avait commencé : sous la protection du vieil guide aveugle, Tirésias colombien, qui nous explique que depuis la nuit des temps, l’orgueil est père-mère de tous les maux.

Date de sortie : 10 avril 2019 (2h 05min)
De Ciro Guerra, Cristina Gallego
Avec José Acosta, Carmiña Martínez, Jhon Narváez, José Vicente (IX), Natalia Reyes…
Genres Drame, Thriller
Nationalités colombien, danois, mexicain

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