Dilili à Paris, Michel Ocelot, 10 octobre

Avec Dilili  à Paris, somptueuse fresque Belle époque, Michel Ocelot signe un manifeste féministe et universaliste dont notre époque a fort besoin. Lors de sa projection au festival d’animation d’Annecy, Dilili a surpris bon nombre de critiques : après une première partie construite telle une folle enquête à travers les rues et boulevards animés du Paris bourgeois et mondain, Dilili petite héroïne kanak à la diction parfaite, se voit transportée dans un univers interlope, souterrain, où règnent des hommes frustrés et obscurantistes, les bien-nommés Mâles-Maîtres. Femmes et fillettes ont été kidnappées, les premières pour être asservies et réduites à l’état d’objet pratique, les secondes pour être conditionnées à obéir et ne pas se révolter. Les mères sont vêtues d’un vêtement noir qui cache corps et visage, et demeurent agenouillées en permanence pour servir de chaises ou de tables aux Mâles-Maîtres. Comment ne pas voir dans cette sombre allégorie une allusion au sort des femmes victimes de l’islam radical ? Peut-être le symbole manque-t-il de finesse ? On a reproché à Michel Ocelot d’être islamophobe, le comble pour un réalisateur qui n’a cessé tout au long de ses œuvres de promouvoir la découverte de l’altérité et le rapprochement des peuples.

Si Dilili a choqué, c’est parce qu’il met le doigt sur un mal qui continue de ronger la société française et au-delà, la plupart des nations à l’étranger. En 2018, la femme est encore considérée par beaucoup d’hommes comme un sous-être qui ne doit en aucun cas faire preuve d’autonomie et de réflexion personnelle. La femme humiliée c’est cette salariée à qui l’on refuse une promotion car elle évoque au cours d’une réunion informelle son désir de devenir mère, c’est cette enseignante qui se fait traiter de « salope » car elle demande le silence à une classe majoritairement composée de garçons, ce sont ces millions de femmes battues qui se murent dans un silence qui tue…

Attention ! Les femmes « complotent » : Dilili au milieu de Louise Michel, Marie Curie et Sarah Bernhardt…

Certains critiques ont reproché à Ocelot d’avoir choisi comme héroïne une jeune indigène transplantée et acculturée dont les bonnes manières feraient envie à Nadine de Rothschild. Oui, Dilili s’exprime dans un français châtié, oui, Dilili défend l’éducation républicaine et laïque reçue auprès de la secourable Louise Michel, envoyée au bagne, oui, Dilili veut s’instruire et fréquente des personnes qui peuvent l’aider en ce sens… Je préfère mille fois tout cela à la tchatche vulgaire d’une « Bande de Filles » (réalisé par Céline Sciamma en 2014) encore une fois réduites à leur ghetto d’origine ! 

Le Paris enchanteur de Michel Ocelot, un Paris des lumières –au propre, avec l’invention de l’électricité comme au figuré, avec cette galerie de génies scientifiques et artistiques (Marie-Curie, Pasteur, Rodin, Sarah Bernhard, Colette, Proust…)- est certainement un Paris suranné et en partie fantasmé. Des difficultés rencontrées par le petit peuple, on n’entraperçoit qu’une figure hâve, alcoolique et inquiétante qui s’en prend à Dilili (à cause de ses beaux habits et de sa présumée richesse) dans les ruelles sordides des faubourgs de Montmartre. Le seul reproche qu’on pourrait faire à Ocelot est d’avoir éludé la lutte des classes dans ce Paris où les salons littéraires et les belles premières restaient inaccessibles aux ouvriers et personnes issues de classes populaires.

L’évidence symbolique des femmes voilées a détourné notre regard d’autres métaphores, elles, bien plus fines : la fluidité du triporteur qui se faufile partout, et qui, grâce à son occupation professionnelle, côtoie le Tout-Paris n’est-elle pas représentative de la possibilité, autrefois offerte à tout citoyen français, de s’élever socialement à travers son intelligence et son mérite personnels ? On appelait cela l’ascenseur social et il fonctionnait dans un pays où les frontières entre les classes étaient plus poreuses qu’elles ne le paraissaient.

Le Paris de Michel Ocelot est cosmopolite : on y croise des peintres espagnols – Picasso– et des danseuses nord-américaines –Isadora Duncan, artistes en devenir, tous attirés et stimulés par la liberté de mœurs et d’expression alors en vogue dans la capitale.

Ocelot est un petit cabotin qui déjoue nos attentes cinématographiques et politiques. Le film s’ouvre ainsi sur une scène de repas familial africain autour d’une case… le cadre s’élargit pour révéler en fait un zoo humain. Dans cette galerie de personnalités qui excellent dans l’art de l’artifice, les apparences sont trompeuses, et Ocelot nous appelle à nuancer nos engagements contemporains.

Par sa forme, le récit est un hommage aux feuilletons romanesques que l’on pouvait découvrir dans les journaux de l’époque, L’Aurore, Le Cri du Peuple ou l’Écho de Paris, mais le message universaliste, incarné par une petite fille fluette, métisse (n’appartenant donc ni à un monde ni à l’autre), est résolument d’actualité. Dilili à Paris, avec ses prises de vues réelles de monuments sur lesquelles sont incrustés les personnages en dessin animé, remplit à merveille son rôle de carte postale de rêve à destination des touristes étrangers mais il sème aussi le trouble quant à nos représentations féministes.

Quels modèles choisir pour nos filles, les futures actrices, scientifiques, mères ou dirigeantes de demain ?

A l’heure où l’on associe volontiers le féminisme avec des figures politiques ou économiques de femmes « de fer » telles Angela Merkel, Christine Lagarde, Ocelot s’interroge : doit-on pour gagner le combat de l’égalité et de l’émancipation endosser les pires travers du patriarcat, à savoir la force brute et bête, l’absence de dialogue et de compassion, la soif de pouvoir aveugle ? Doit-on, pour être considérer crédible et digne d’être écoutée, brider sa féminité et arborer un look androgyne, cheveux courts et poitrine plate, à la Rose McGowan ?


Avec les personnages de Dilili (qui dans sa jolie robe amidonnée s’adonne à un passe-temps aussi superflu que la corde à sauter) et la sublime cantatrice Emma Calvé (doublée par Natalie Dessay), modèle d’intelligence et de sensibilité, Ocelot célèbre une femme protéiforme, dont le seul héritage est de demeurer libre avant tout.


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