Festival du film francophone d’Angoulème 2018 : I feel good, Delépine & Kervern, en salles le 26 septembre 2018

On pourrait s’étonner de trouver dans le dernier film du duo Delépine-Kervern l’acteur Jean Dujardin, beau gosse athlétique qui plait aux masses populaires, sorte de Belmondo des années 2000 à qui la presse l’a parfois comparé… On aurait tort car la star bankable du cinéma hexagonal (peut-être un peu moins ces cinq dernières années) a commencé sa carrière avec le collectif à sketchs Nous ç Nous (du café-théâtre le Carré Blanc) et les courts télévisuels d’Un Gars et Une Fille. Pas vraiment le même humour que celui pratiqué par les trublions grolandais ? Peut-être, mais le héros des franchises Brice de Nice et OSS a un penchant naturel pour la parodie et excelle dans ce que les américains nomment à juste titre physical comedy (ce qui lui valu d’être couronné aux Oscars pour sa magnifique prestation dans le film muet The Artist).

Dujardin s’est donc senti comme un poisson dans l’eau dans l’immense capharnaüm de la cité-dépôt-vente Emmaüs (qui existe réellement à Lescar-Pau) où se déroule la première partie du film I Feel Good. Affublé d’un peignoir de spa ou de vêtements BCBG très mal assortis, piochés au rayon friperie, il incarne Jacques, le frère encombrant de Monique (Yolande Moreau), directrice de communauté qu’il va s’empresser de convertir à ses idéaux de capitaliste ultra-libéral.

L’humour émerge moins de la confrontation des deux systèmes de pensée (d’un côté, l’entraide, la solidarité et le développement durable pour des cabossés de la vie qui transforment des signes de pauvreté -des objets abîmés, des meubles ou vêtements passés de mode- en belles trouvailles, de l’autre le fric et l’apparence rois) que de l’attention aux détails ridicules.

C’est un album panini dont la couverture porte la mention « PDG of the World » ou une mannequin mièvre qui fait des « longueurs » dans une piscine privée minuscule… une ribambelle de décalages entre ce qui devrait être et l’absurde réalité… Mais, sous ses dehors de comédie facétieuse, I feel good est plus profond et subtil qu’il n’y paraît. La quête de beauté physique vendue par Jacques comme un remède aux problèmes financiers et relationnels des compagnons d’Emmaüs n’est-elle pas celle que la plupart des media et célébrités nous poussent à émuler à travers une consommation excessive de services et de produits creux et vains ? A mesure que le récit avance, on comprend mieux les fêlures et obsessions de la sœur et du frère qui se sont respectivement construits en héritière et contestataire des valeurs de leurs parents communistes.

Que faire de cet « encombrant » bagage familial ? Le défendre, quitte à perdre sa personnalité et sa situation stable, telle Monique qui s’effondre littéralement et symboliquement à la mort de son bien-aimé père ? Ou bien lui tourner les talons et faire comme si rien n’avait existé tel Jacques qui vit dans un présent permanent où seule compte l’élucubration de plans chimériques censés faire de lui le roi d’un monde qui n’existe malheureusement pas ? Malgré la bonne humeur générale qui se dégage de ce film où personne n’est jamais jugé, I feel good est une comédie profondément grinçante et presque macabre (qu’on songe au sort des cendres des parents…) Les contrastes rendus pastels par la luminosité généreuse du Sud-ouest, la bande-son pêchue (des Motivés, ex membres de Zebda) ou le bel hommage au projet humaniste de l’abbé Pierre ne doivent pas faire oublier qu’I Feel Good est une élégie aux utopies -qu’elles soient d’inspiration marxiste ou capitaliste.

Dans ce monde si dur qu’on ne peut plus vraiment se permettre de rêver, on ne peut compter que sur soi-même, à la rigueur sur quelques amis, et il faut sans cesse se réinventer. Pas étonnant donc que Kervern et Delépine pousse le bouchon jusqu’à faire interpréter à Xavier Mathieu, ancien délégué CGT opposé à la fermeture de l’usine Continental de Clairoix, le rôle de Poutrain, pur produit macronien… Film choral où l’on retrouve pas mal des complices de longue date des réalisateurs dans de truculents rôles secondaires (Marius Bertram, Jean-François Landon…), I feel good se joue des conventions scénaristiques (en se muant en improbable road trip dans l’Europe de l’est au milieu du récit), du star-system (en enlaidissant Dujardin) pour nous suggérer que dans cet univers mondialisé de fausses apparences, la vérité et la beauté sont souvent à chercher dans les marges.

Date de sortie : 26 septembre 2018
De Benoît Delépine, Gustave Kervern
Avec Jean Dujardin, Yolande Moreau, Jean-Benoît Ugeux…
Genre : Comédie
Nationalité : français

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