Jerico, Catalina Mesa, 20 juin

La splendide gaité de femmes tristes des Andes. Avec Jerico, la colombienne Catalina Mesa, dresse le portrait d’un kaléidoscope de huit de ses concitoyennes d’un village perdu dans les montagnes où les indispensables hommes sont fort justement traités pour ce qu’ils sont.

Il y a d’abord l’azur, parsemé de petits nuages blancs, tout juste au-dessus des montagnes. On reconnait le chant des oiseaux. Puis tout de suite, la ribambelle, en plans fixes, de portes et fenêtres, ouvertes ou fermées, mais toutes multicolores. Ce qui nous rappelle le fameux poster : « Les Portes de Dublin. » Mais là, nous voilà dans un bourg d’à peu près 8000 âmes, enclavé, par ces mêmes hauteurs qui titillent la voûte céleste, mais pourtant juché dans les Andes occidentales et colombiennes. Il s’appelle Jérico. Entrons. Huit femmes sans faire tomber les murs, nous ouvrent ces portes et fenêtres, tandis que, Dieu merci, les hommes restent tristement au dehors. Avant de nous recevoir et avant que les bouches ne s’ouvrent, elles se maquillent, tressent leur chevelure grise, écrasent le maïs ou/et piquent à la machine ou/et traient des vaches faméliques ou astiquent les cuivres ou/et encore prient la Sainte Vierge, ou enfin forment des brelans et suites pour une partie de Rami où les allusions coquines se mêlent au jeu. Que faire d’un Roi, d’un As, d’un Valet ? Le montage est nerveux, « cut », un vrai ballet, chorégraphié depuis 80 heures de pellicule et cinq mois de tournage.

On peut évoquer un kaléidoscope de femmes et de couleurs en intérieur, avec la lumière du soleil pour point commun. La réalisatrice Catalina Mesa croit y reconnaître Rothko et Mondrian. Nous, nous retrouvons les intérieurs de Vermeer, par la profondeur du champ qui nous donne à imaginer la succession des pièces du (des) logis, et ce rappel, à l’instant, de la lumière éclairant les joies et les peines de Celina, Chila, Fabiola, Elvira, Manuela, Luz, Licinia et Rosa. Car rassurons-nous, comme dans les meilleurs Fritz Lang, il y a bien quelque chose au-delà de ces portes et fenêtres ouvertes ou fermées. Au moins un pays qui a beaucoup souffert. Nous l’avons dit les hommes sont absents du cadre. Mais partout ils sont présents dans le film car « Elles ne parlent que de ça ». Un mari, un père, un grand-père, un oncle, des ex soupirants et amants volages ou déjà mariés, un évêque entremetteur, un curé qui s’avère un ex fiancé, parce que Luz, son amour, avait la peau trop noire ! Depuis Luz, cuisine les galettes de maïs comme personne ici, et astique ses cuivres, devenus des œuvres d’art.

Et surtout, un fils. Cecilia, assise sur son fragile perron de bois, éclate en sanglot au détour de ses confidences. Juan a disparu un jour, et depuis vingt ans et plus, elle l’attend sans nouvelles. Sur le chemin de la ferme, une milice (l’ELN ?, les forces de sécurité ?) l’a embarqué. Pour toute réponse, le gouvernement lui a offert un bouquet de fleurs, comme à toutes les mères de ce pays, jetées dans cette commune détresse. « Ce n’est pas un bouquet que j’ai perdu, mais un fils ». Cecilia vient de résumer l’histoire récente de la Colombie. Mais justement, tous ses autres enfants ont réussi le Bac, elle, qui n’a pas pu continuer ses études. Tout « simplement », parce que cela ne faisait pas alors. Et Cecilia conclut : « C’est bien, il faut aller de l’avant. » Car ces femmes « normalement » ou « fatalement » tristes, sont gaies. Mieux humoristes (la partie de Rami, vaut largement celle de belote du César de Pagnol). Mieux poètes. Ainsi Fabiola, qui tout en époussetant ses statuettes pieuses, « cause » en direct live avec ses Saints protecteurs. A l’occasion, elle les engueule de ne pas accomplir beaucoup de miracles, ni d’intercéder auprès du Christ ou de la Vierge, qui pourraient quand même faire quelque chose. Une sainte locale est même traitée de « grosse fainéante ».

Vers la fin, le montage s’accélère à nouveau. Les longues conversations/confessions font place à deux ou trois phrases bien senties, à une sortie du cadre vers la rue. Le kaléidoscope s’est fait patchwork. Car les « Huit » sont désormais nos amies. Catalina Mesa, qui vit désormais à Paris, mais dont la famille est originaire de Jerico, y ajoute de la musique, de façon anti-pléonastique. Des airs classiques du répertoire colombien, au piano, ou de veilles complaintes populaires avec cuivres, cordes et voix chaudes à pleurer dans son fauteuil. Une chose est certaine. Les murs de Jerico des idées toutes faites sur la Colombie sont tombés. Du moins on espère… Jerico s’intitule également l’envol infini des jours.

Date de sortie : 20 juin 2018 (1h 17min)
De Catalina Mesa
Avec acteurs inconnus
Genre : Documentaire
Nationalités : français, colombien

 

 

 

 

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