Retour sur un film : Lean on Pete, la route sauvage d’Andrew Haigh, 25 avril

Il est des films où l’on prend plaisir à maltraiter le protagoniste principal… et plus encore s’il appartient à une classe sociale défavorisée (par la naissance ou les aléas de la vie). Alors le réalisateur met tout en œuvre pour ôter le peu de dignité qui restait au personnage, le plongeant avec un certain sadisme dans des situations moralement et physiquement éprouvantes, jusqu’à parfois lui faire perdre son humanité. Ce type de cinéma -dit parfois du réel ou naturaliste– est hélas souvent associé en France et plus largement en Europe à une pseudo mouvance sociale incarnée et défendue par des réalisateurs (les frères Dardenne pour ne citer qu’eux) prétendument engagés et de gauche qui clament vouloir redonner visibilité à des pauvres, des citoyens « d’en bas », alors qu’ils contribuent à la perpétuation de stéréotypes et ne livrent finalement rien d’autre que la forme cinématographique d’un discours néo-colonialiste ou classiste. Et il y a des films où le réalisateur s’attache à conter l’itinéraire -car les êtres ne sont pas tous soumis aux déterminismes familiaux, économiques ou sociaux- de personnages dont la force et la beauté intérieures transcendent la misère et le désespoir les plus noirs. Andrew Haigh est de ceux là et Lean on Pete ravira tous les spectateurs qui n’aiment pas se complaire dans le misérabilisme.

Contrairement aux accroches des affiches qui font la promotion de ce long-métrage, il ne s’agit pas d’un Huckleberry Finn des temps modernes, pas plus qu’une histoire de courses de chevaux sur fond d’amitié entre homme et bête, ni d’une version champêtre de la plongée aux enfers (entendez drogue et prostitution) d’un adolescent (pensez Larry Clark) ou d’une énième version filmique de l’incarnation d’un certain esprit americana (c’est incroyable comme ce « qualificatif » est utilisé depuis peu à tout bout de champ par la critique). Quant un film possède sa propre identité et ne ressemble à rien d’autre, journalistes et blogueurs éprouvent le besoin de puiser dans leur sacoche de références et de citations

Dire que le film est typiquement américain -alors qu’il a été réalisé par un britannique serait un pléonasme et une contradiction tout à la fois. Certes, faire prendre la route à son héros et l’amener à traverser de grands espaces (si possible en se dirigeant vers l’ouest, go west young man!) est un motif récurrent de cette culture mythique et à la fois contemporaine qu’on peine à bien appréhender en France (malgré les rééditions de Kerouac, les nouvelles traductions d’œuvres de nature writers proposées par des maisons comme Gallmeister etc…). Mais, Lean on Pete ne se laisse enfermer dans aucun label… et c’est peut-être ce qui différencie profondément le cinéma nord-américain -qu’on a tort de réduire aux productions indie de Sundance ou Tribeca ou aux bloc-busters, prequels et sequels des majors -de la production récente française, elle, véritablement clivée entre films d’auteurs (souvent ennuyeux) et comédies grand public presque toujours affligeantes…

Adaptation d’un roman de l’écrivain et chanteur country Willy Vlautin, traduit et publié en France par 13e note édition (excellente maison qui a malheureusement mis la clef sous la porte), Lean on Pete filme le quotidien d’un jeune orphelin de mère, de son existence en marge du système scolaire mais heureuse, auprès d’un père peu présent mais aimant, à sa fugue après le décès accidentel du paternel et l’annonce que son cheval préféré (trop abîmé par les drogues pour courir) allait être euthanasié… Histoire linéaire avec finalement peu de rebondissements (une panne de voiture, une rencontre avec deux jeunes vétérans…) sur le chemin qui le conduit -croit-il, et avec raison- vers l’unique famille qui lui reste, la sœur de son père, perdue de vue depuis des années… Le spectateur tremble pour Charley, interprété avec justesse par Charlie Plummer, récompensé au festival de Venise et au festival des Arcs

Le reste du casting est tout aussi exceptionnel : Steve Buscemi, Chloë Sevigny mais aussi Travis Fimmel qui joue avec finesse le rôle du père de Charley.

Sans révéler la fin, on répètera donc que le réalisateur a choisi d’offrir une chance cinématographique de s’en sortir au jeune Charley : ce voyage à travers trois états -l’Oregon, l’Idaho et le Wyoming- de l’ouest des USA ne constitue pas une errance sans issue mais bien un nouveau départ. Ce qui frappe dans la personnalité du héros principal, c’est son volontarisme presque jusqu’au-boutiste, un trait de caractère qu’on pourrait également associer à l’imaginaire collectif nord-américain : il a quelque chose à accomplir (une destinée manifeste à son échelle en sorte) et il se donne les moyens pour y parvenir. La solitude de Charley est bien entendu soulignée par les choix photographiques opérés mais quels que soient les trahisons, abandons, lourdes défaillances que lui infligent ses successives figures d’attachement (le père, trop accaparé par ses histoires de cœur, son employeur désenchanté, prêt à sacrifier ses propres chevaux pour gagner une course, ou le type qui le recueille pour ensuite lui voler son argent…), le jeune homme ne se laisse pas abattre ou décourager. Charley n’attend rien de personne et c’est sa force. Il apprend vite et sait saisir les occasions qui se présentent à lui.

Pas de sauveur providentiel donc dans ce film (à l’opposé des nombreux longs-métrages français et américains traitant de l’adolescence en crise comme l’a si bien analysé Rachid Zerrouki dans son article Luttes de classe1). Et le substitut affectif trouvé en la personne du cheval ne vaudra guère mieux… En regardant le visage chiffoné de Charlie Plummer, on songe à ceux de River Phoenix dans My Private Idaho de Gus Van Sant ou d’Edward Furlong, dans un tout autre genre de film, Little Odessa où comme Charlie, son personnage était balloté entre des figures de pères toxiques… mais ce qui confère son originalité à Lean on Pete, c’est ce choix directorial de montrer la force du héros (fort et responsable pour deux), de ne pas l’amocher, et aussi, de redonner ses lettres de noblesse au travail, aussi pénible et indigne puisse-t-il paraître à certains (il faut voir comment la voie professionnelle est considérée en France comme synonyme d’échec par de nombreux pédagogues et parents d’élèves…) Et l’un des plans les plus beaux du film ne se situe pas en rase campagne mais dans une maison, alors que la caméra saisit Charley au milieu de journaliers mexicains, en train de faire les peintures, le visage irradiant une mystérieuse et magnifique sérénité

1. paru dans le magazine Trois couleurs n°159, mars-avril 2018

Date de sortie 25 avril 2018 (2h01min)
De Andrew Haigh
Avec Charlie Plummer, Chloë Sevigny, Steve Buscemi
Genre : Drame
Nationalité : américain

 

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