Three Billboards, les panneaux de la vengeance, Martin McDonagh, 17 janvier 2018

Dans Three Billboards, les panneaux de la vengeance (pourquoi ne traduire que la moitié du titre ou ajouter cet intertitre français?), Frances McDormand campe une mère endeuillée, ex-épouse battue qui se meut en vengeresse aveugle sans pitié, 7 mois après le meurtre atroce de sa fille, violée et brûlée vive. Espérant relancer l’enquête -au point mort, faute de pistes et d’indices- elle loue trois immenses panneaux publicitaires où elle interpelle et met en cause le shériff, un homme respecté de tous, entraînant la paisible communauté d’Ebbing (Missouri) dans une spirale de violence, d’où jaillissent les secrets et les ressentiments de chacun.

Le britannique Martin McDonagh transporte ses thèmes obsessionnels -la culpabilité face à la perte d’un enfant, le nain providentiel (si, si!) et la quête d’un substitut paternel pour remplacer l’absent ou l’homme violent- en terre américaine. En célébrant un mariage improbable entre le nonsense britannique et les codes du duel de western, il accouche d’une œuvre qui questionne avec finesse l’identité nord-américaine fondée sur les libertés individuelles de s’armer et de se faire justice si le cadre légal de l’exercice de cette dernière s’avère défaillant. Après la déferlante McDormand et surtout son pugilat avec Sam Rockwell (excellent en flic raciste et homophobe), tous les vengeurs masqués ou fiers de l’être n’ont qu’à aller se rhabiller.

Quiconque est familier de l’humour facétieux dont Martin McDonagh a fait preuve dans ses précédents films (7 Psychopathes mais surtout le magnifique Bons Baisers de Bruges) pourrait croire que Three Billboards est un pastiche des meilleurs combats singuliers cinématographiques nord-américains. Certes, la justicière incarnée par Frances McDormand porte un bandana qui rappelle ceux des anti-héros de Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino. Et Mildred, droite dans ses bottes, qui ne cille pas, même face à l’agresseur potentiel de sa fille, puis jusqu’au-boutiste, prête à tout pour en finir avec son sordide passé, est tour à tour aussi déterminée que Robert de Niro et aussi suicidaire que Christopher Walken. Et comme le vétéran du Vietnam, elle fera aussi la rencontre d’un daim, aux pieds des panneaux de la discorde. Le film a raflé plusieurs Golden Globes il y a quelques jours et les critiques n’ont pas manqué de faire le parallèle avec Fargo, réalisé par l’époux de Frances, Joel Cohen, et dans lequel elle s’illustrait déjà en 1996. Mais, par son ambiance moite et sa tension permanente, Three Billboards évoque un autre film, Mississippi Burning, et pour ses embardées oniriques, le très sous-estimé Dans la brume électrique, réalisé par Bertrand Tavernier.

Ebbing, dans le Missouri, coincé au milieu des États-Unis, entre le Kansas, l’Illinois et l’Arkansas, n’est pas encore le Deep South, mais plutôt un coin perdu au milieu de nulle part, qui ne peut se targuer du riche passé culturel sudiste. Et c’est justement dans ce lieu sans réel passé, sans vrai ancrage identitaire, que va se mettre en place une petite tragédie qui n’a rien envier aux plus grandes œuvres classiques antiques. Et le rôle du choeur échoue aux seconds rôles qui exemplifient aussi chacun un mal dont est atteint la communauté : le colleur d’affiche noir, Jérôme, régulièrement victime de bavures policières, le loueur d’espace publicitaire, Red, qu’on soupçonne d’être un fils de communistes, ou le trop indulgent shériff Willoughby, qui [attention, spoiler] disparaît assez rapidement de l’écran tout en continuant d’exercer son influence de mentor sur certains personnages à travers les lettres qu’il leur a laissées, lues en voix off.

Si son rôle de femme meurtrie, sur le point d’endosser à son tour le costume de meurtrière, enlaidit et vieillit l’actrice, la caméra de Martin McDonagh sait illuminer ses héros, agenouillés devant un brasier, absorbés dans la lecture d’une lettre d’adieu, ou un sac de papier ensanglanté sur la tête, pour révéler leurs failles, contradictions et beauté intérieure au milieu de tant de noirceur. A une vision du monde clivée, binaire, en noir et blanc, où le bien doit vaincre le mal, le réalisateur oppose sa vision du monde, complexe, absurde, injuste mais aussi tellement réaliste. Politiquement incorrects, les héros de  McDonagh pètent les plombs, dépassent les bornes… mais vu leurs motifs, on ne peut que les comprendre.

Film après film, Martin McDonagh creuse son sillon d’auteur, et ne se contente pas de recycler les codes des genres auxquels se rattachent ses comédies macabres. Car malgré les suicides, les incendies criminels, ou les défenestrations, on rit beaucoup… de soi d’abord, chose de plus en plus rare, au cinéma (ou mêmes les super-héros Marvel se paient des états d’âmes), et dans la société en général. Et si McDonagh malmène le trouble homme-enfant Dixon (superbement interprété par Sam Rockwell), c’est pour lui offrir une chance d’évoluer. Dans le cinéma du réalisateur d’origine irlandaise (et l’héritage catholique est omniprésent dans ses films), Dieu a beau jouer aux dés ou au poker avec les destins des humains, la ruse de ces derniers leur permet de tirer leur épingle du jeu et même d’acquérir un peu de sagesse au passage.

Date de sortie : 17 janvier 2018 (1h 56min)
De Martin McDonagh
Avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Caleb Landry Jones, Peter Dinklage …
Genres : Drame, Comédie
Nationalités : britannique, américain

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