Retour sur un film : Lucky, de John Carroll Lynch, toujours en salles.

Sorti le 13 décembre, Lucky est toujours en salles alors que son interprète principal, le grand Harry Dean Stanton, est décédé il y a plusieurs mois déjà… Film hommage autant que posthume, Lucky est habité à chaque seconde par l’acteur qui tirait là sa révérence avec la dignité et l’intelligence humaine qui ont caractérisé sa carrière au cinéma. Dean Stanton est un grand du septième art, actif dès les années 1950, à jamais associé aux grandes étendues de l’ouest américain pour son rôle de mari meurtri dans Paris Texas de Wim Wenders.

Dans le premier film de John Carroll Lynch, Harry Dean Stanton campe un personnage de vieil homme grincheux, ex cuisinier dans la Navy, que tout le monde surnomme Lucky. Pourquoi ? parce qu’il continue de narguer la mort, de lui tenir tête en fumant son paquet de cigarettes journalier, s’enfilant des bloody mary tous les soirs, sans pour autant négliger ses exercices de yoga. Pour son médecin et le reste de la petite communauté qui l’observe avec bienveillance chaque jour, Lucky est une contradiction ambulante. Alors que son rythme de vie et son attitude revêche pourraient lui coûter la vie, il arbore un dynamisme et une vivacité d’esprit à faire pâlir plus d’un jeunot. A la silhouette longiligne sans cesse en mouvement de l’aérien Lucky, qui a souvent la tête dans les étoiles, s’oppose la pesanteur toute terrestre de la tortue de son fidèle compagnon de beuverie, brillamment interprété par le réalisateur David Lynch, autre monument du cinéma.

L’évasion de la tortue, qui sort du champ de la caméra lors d’un premier plan réussi pour réapparaître à l’écran alors que Lucky quitte la route et l’histoire en toute fin de métrage, est le symbole de cette embardée métaphysique qui promène Lucky -ses voisins et le spectateur- des larmes au sourire. Il ne se passe pas grand chose dans le film. Harry Dean Stanton s’engueule avec un vendeur d’assurances vie, assiste à un anniversaire entouré de mariachis, boit avec David Lynch, partage un café et des souvenirs de vétéran avec un autre vieux de la vieille, Tom Skerritt. Réel et fiction se rejoignent, Skerritt étant surtout connu pour ses rôles dans M.A.S.H. et Top Gun. Et l’on philosophe, de tout et de rien, serait-on tenté d’ajouter mais c’est faux, on philosophe surtout de l’essentiel, de ce grand voyage qu’est la vie et qui malheureusement se termine de la même façon pour tous, six pieds sous terre ou dans une urne, sur une vulgaire étagère.

Il serait aisé d’écrire que Lucky est le chant du cygne de l’acteur. Harry Dean Stanton livre une composition mémorable, belle, émouvante et juste, mais ce film est davantage une partie de poker, le dernier tour d’un farceur qui garde encore quelques cartes sous sa manche… et qui est déterminé à fumer sa cigarette, interdit ou pas. Le sens de l’amitié et de la communauté n’est pas feint et la galerie de portraits qui anime cette petite bourgade désertique perdue au milieu de nulle part en rappelle d’autres, dans des milieux urbains, à Brooklyn ou Paterson dans le New Jersey, chez Wayne Wang (Smoke, 1995) et Jim Jarmusch (Paterson, 2016). C’est l’Amérique des débits à tabac, des diners fréquentés par des vieux et quelques habitués, des pubs ouverts tard le soir… Un territoire de personnes qui semblent suspendues dans le temps, étrangères aux réseaux sociaux et aux nouveaux codes de sociabilité… Une bande de perdants, de laissés pour compte d’un point de vue économique, mais qui en continuant de rêver et vivre leur vie hors de toute entrave, nous invite à de sublimes voyages intérieurs.

Date de sortie : 13 décembre 2017 (1h 28min)
De John Carroll Lynch
Avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston…
Genre : Drame
Nationalité : américain

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