Mariana, de Marcela Said, 13 décembre

Les chevaux, les chiens et les ogres

Avec « Mariana », un grand beau film malade, la réalisatrice chilienne Marcela Said, revient sur les années Pinochet, grâce à une œuvre choquante et blasphématoire.

Mariana est une femme de cheval. Normal, elle appartient- c’est bien le mot- à la grande bourgeoisie chilienne des années Pinochet et après. Elle possède également une galerie d’art où l’on expose des femmes nues et suicidaires, le visage dissimulé par des masques difformes. Mariana adore son chien. Un affectueux bâtard. Cette « quadra » aime la musique populaire et sentimentale des années 70/80, qu’elle chante avec sa bonne. Mariana est entouré d’autres chiens, d’où le titre original du film Los Perros  (chiens en espagnol). D’aucuns pourraient bien les appeler des cochons. Mais par égard aux gentes canine et porcine qui n’ont rien fait ni demandé dans l’affaire, nous les nommerons les Ogres de Mariana : le père, le mari, l’amant et le policier.

A défaut de semer des petits cailloux sur chemin, Mariana pose sans cesse des questions qui dérange ses Ogres, et, surtout, ne se contente pas des mensonges en forme de langue de bois qu’ils lui retournent. « Elle est drôlement sauvage ta jument. Faut la serrer, sinon t’es mort » dit un ami à son mari. Le film de Marcela Said est un somptueux bestiaire, dont nous n’épuiserons pas l’inventaire. Un « joyeux détail » néanmoins. Le gros c.. de voisin ayant tué son brave bâtard, son mari lui achète un pur-race. Un Dalmatien précisément. Comme chez Walt Disney. La jeune femme cache sa joie et sa reconnaissance. Ainsi les rapports de classe sont partout. Sous Pinochet, l’arrogante bourgeoisie chilienne avait baptisé « les gens d’en bas », el perraje, les corniauds.

Au début, Marcela Said expose son intrigue par plans fixes, laissant toujours une belle partie du champ dans la pénombre. Puis, peu à peu sa caméra bouge, pérégrine, et, presque, s’égare… Cela, au fur et à mesure que son héroïne – que nous ne quittons plus- s’aventure d’un ogre à l’autre, jusqu’à se mettre en danger. Et même plus, si affinités…Les gros plans des hommes comme des chevaux se répondent en une émouvante dialectique…
Bien sûr, il y a bien dans le panel l’ancien tortionnaire. Ici, un colonel, ex-chef de la sécurité des années 1973/77, reconverti en professeur d’équitation et…amant de Mariana. Le seul qui lui fasse l’amour de manière « attentive ». A la différence du mari et du policier, des détrousseurs. Le seul également, ce qui n’est peut-être pas sans rapport (écrit sans mauvais jeu de mots) qui balade une mauvaise conscience. Le seul bourreau à payer, et à sa demande, des crimes du passé.

Le film de Marcela Said est mieux qu’un scandale. C’est un blasphème. Pendant le générique fin, on songe à Portier de nuit  (1974) de Liliana Cavani, voire aux  Damnés (1969) de Luchino Visconti. On ne vous raconte pas la fin, mais Mariana (époustouflante, sensationnelle Antonia Zegers !), pourrait/devrait fort bien faire « tomber » son richissime père à la place du flic arriviste et, du coup, ruiner son ambitieux mari. Seulement on n’échappe pas à sa classe et à ses ogres. A moins que, parvenue au bout du chemin parsemé de petits cailloux, notre révoltée ait compris que quoi que l’on fasse…D’ailleurs, son Dalmatien est, à son tour, assassiné… Le régime Pinochet a fait 30 000 morts et permis de grosses fortunes. Au Chili et ailleurs… Mariana, un grand beau film malade.

Date de sortie : 13 décembre 2017 (1h 34min)
De Marcela Said
Avec Antonia Zegers, Alfredo Castro, Rafael Spregelburd…
Genre : Drame
Nationalités : chilien, français

Semaine de la Critique Cannes.

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