Western, Valeska Grisebach, 22 novembre 2017

Eastern ?
Avec « Western » la réalisatrice allemande Valeska Grisebach prend avec subtilité le contre-pied des idées reçues sur l’impossibilité des amitiés entre les peuples. Une réussite.

Une critique de Jean-Louis Ivani

Nous sommes en Bulgarie, pas loin de la frontière grecque. Là, une poignée d’ouvriers allemands, venus construire une centrale hydraulique. Donc près du camp de notre petit escadron où flotte le drapeau noir, rouge, jaune, une rivière, ni paisible, ni torrentielle, donc un paysage de moyenne montagne, où vaquent des chevaux en semi-liberté et, donc un petit village où les habitants font comme si de rien n’y était. « 70 ans plus tard, nous voilà revenus » dit en riant, depuis son 4×4 un de ces « délocalisés », en mémoire du temps où cette Bulgarie faisait partie des puissances de l’Axe.


Pourtant l’Histoire ne se répète pas. Ou bien alors… Pourtant cette histoire ne peut pas en rester là….
Pourquoi, alors, Meinhard, « quelqu’un de beau, aux gestes élégants, quelqu’un qui attire le regard » (dixit Valeska Grisebach) tient tant à entrer en contact avec ceux du village ? L’amour des chevaux ? (l’acteur Meinhard Neuman est, « dans la vie » un vendeur de chevaux) L’attrait des femmes ? Les deux à la fois ? Ou seulement une extrême solitude parmi les siens, collègues et compatriotes. Un groupe dans lequel, comme dans chaque société masculine, l’un d’eux se doit de « faire » la femme, en fait la bobonne et d’autres d’émettre des blagues salaces et racistes.

Là, c’est le « taquinage » lourdingue du chef de chantier vis-à-vis d’une baigneuse autochtone, qui deviendra bientôt la maîtresse de Meinhard. Justement c’est en se vantant d’être un ancien Légionnaire (le mot reste en français) «ayant fait l’Afghanistan » que notre « héros » fera la « connaissance » de ceux d’en face. Quelqu’un d’assurément viril et sans doute dangereux. La suite n’est qu’une histoire pleine de paroles où l’on ne se comprend pas et où pourtant l’on finit par se découvrir (dans tous les sens du terme). « Tu racontes quelque chose de triste » dit en bulgare, un soir sous la tonnelle, Adrian à Meinhard qui vient de lui parler en allemand de la disparition de son frère, lui proposant, du coup, de devenir son frère. Une poignée de main, une tournée de Raki, deux larmes, quelques volutes de fumée de cigarette, une amitié… Meinhard le faux vrai dur, devient l’ami puis l’amant en se révélant vulnérable, jusqu’au moment où, l’Histoire se répète un peu et bêtement.


Il ne faut s’étonner que le film préféré de Valeska Grisebach soit Winchester 73 d’Anthony Man, un joyau du western hollywoodien, traçant la destinée d’un héros (James Stewart) vengeur envers et contre tous, aux mains tachées de sang. D’autant que cette jeune femme parvient « cadrer » les paysages et la chute mortelle d’un cheval aussi magnifiquement que le Prince des westerns. Mais on songe également à La flèche brisée (1950) de Delmer Daves (encore avec James Stewart), le premier western à prendre en compte la nation indienne et donc à reconnaitre, pour les américains, l’existence des « autres ». Car bien sûr « Western » conte d’abord le périple d’une immigration à rebours, ou plutôt à l’envers, des prolos allemands allant travailler en Bulgarie, en à l’Est, tout comme, tout récemment Prendre le prendre le large de Gaël Morel, évoquait une ouvrière française (Sandrine Bonnaire) acceptant sa délocalisation au Maroc. Signe des temps. Des temps qui changent ?


L’Histoire ne se répète pas… Elle avance. Surtout dans le cinéma, grâce à ses bons ou grands film.
« Western » (ou Eastern ?) en est un.

Date de sortie : 22 novembre 2017 (2h 01min)
De Valeska Grisebach
Avec Meinhard Neumann, Reinhardt Wetrek, Syuleyman Alilov Letifov…
Genre : Drame
Nationalités : allemand, bulgare, autrichien

Jean-Louis Ivani (journaliste indépendant qui a écrit pendant de longues années pour L’Humanité) est l’auteur de deux ouvrages de référence : Continental Films, L’incroyable Hollywood nazie et l’impressionnante enquête Le Voleur de crimes. ­L’affaire Léger (Éditions du Ravin bleu, 2012)

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